samedi 24 octobre 2015

Henry Cavendish.

Henry Cavendish
le gentilhomme savant.


Soit que le descendant d'une race titrée, héritier des noms cet armes de ses aïeux, cédant aux séductions de l'étude, y dévoue laborieusement sa vie, et ajoute, par ses propres découvertes, aux progrès de la science; soit que le pauvre enfant du peuple, poussé par une irrésistible vocation, illustre dans les arts et dans les lettres le nom qu'il a reçu de son père, nom d'un obscur artisan, c'est, de nos jours encore, pour le vulgaire, un égal sujet d'étonnement. Pour qui réfléchit un moment, s'il y a lieu de s'étonner, ce n'est pas de devoir de grandes œuvres à de grands esprits, mais bien de voir les gens s'émerveiller, moins de ce qu'ont fait de tels hommes, que de l'avoir pu faire étant ce qu'ils étaient. Et qu'étaient-ils donc au demeurant? On l'a dit: des hommes, rien de plus, mais rien de moins; c'est à dire des égaux devant Dieu, qui fait naître où il lui plaît les intelligences d'élite.
Dans les routes ouvertes à l'activité humaine, nul point de départ, du plus bas au plus haut, ne condamne fatalement le génie à un point d'arrêt immuable. Le génie n'est le privilège d'aucune caste: notre Jacques Amyot, précepteur des deux fils du roi qui régnèrent à leur tour, naquit dans une misérable chaumière; et le savant astronome qui, au treizième siècle, dressait les tables Alphonsines, porta la couronne de Castille.
Sans lever les yeux jusqu'au trône, il faut cependant ne pas regarder au-dessous de ce que, dans l'ordre social, on nomme les régions élevées, pour rencontrer l'homme éminent que nous nous plaisons à croire représenté dans ce tableau d'une leçon de physique. 



Est-ce lui, en effet, que nous voyons là? on ne peut l'affirmer; mais, certes, ce pourrait l'être. Admettons la supposition, et, avant d'aborder la leçon du professeur, disons en quelques mots, sa vie.
Henry Cavendish est un contemporain, pour nous vieillards du moins, qui, enfants, l'aurions pu connaître. Il touchait à sa quatre-vingtième année quand il mourut, à Londres, le 24 février 1810.
Descendants des ducs de Devonshire, mais d'une branche cadette, ce qui peut s'entendre maltraitée par la fortune, son amour pour la science, l'absorbant tout entier, ne lui laissa pas le loisir nécessaire pour solliciter à la cour ce qu'on appelle des faveurs. Aumônes accordées par la royauté à l'importunité des mendiants issu de noble lignée. Par sa naissance Henry Cavendish appartenait à un rang où la vie oisive mène seule à ces hauts emplois largement rétribués qui n'imposent à leurs titulaires que la servitude du rien faire. Superbe fainéant, il pouvait obtenir beaucoup. Vaillant travailleur, comme physicien et comme chimiste, on décida qu'il avait dérogé, et pour l'en punir on le laissa dans sa médiocrité. Mais peu importait à lui, l'un des créateurs de la chimie moderne, de faire ou non son chemin dans le monde, pourvu qu'il fit faire seulement un pas à la science. Tandis que d'autres, s'agitant, à leur grand péril, se donnaient le souci d'expérimenter le poids, d'ailleurs variable, de la faveur royale, le savant gentilhomme, retiré paisiblement dans son laboratoire, déterminait la densité moyenne du globe et pouvait dire, d'après son volume connu, ce que pèse le monde! Et aussi, tandis que beaucoup d'autres, afin de s'entre-nuire, usaient leurs veilles à combiner de petites intrigues, Henry Cavendish, curieux uniquement des manœuvres de la nature, étudiait la combinaison des gaz et découvrait la composition de l'eau. Cette découverte, Priestley l'avait pour ainsi dire effleurée, mais sans s'y arrêter. Donc, c'est à Cavendish qu'en revient l'honneur. La gloire de Lavoisier est de l'avoir vérifiée, prouvée irréfragablement, et enfin vulgarisée.
On le sait, c'est dans un état voisin de la pauvreté qu'était né le descendant des ducs de Devonshire. Or, si pour lui-même il se contentait d'un ménage et d'une cuisine modestes, l'entretien de son laboratoire de chimie et de son cabinet de physique l'obligeait parfois à de grosses dépenses. Qu'on se rassure, néanmoins, sur l'issue des luttes que Cavendish dut avoir à subir pour satisfaire aux besoins de la science. D'abord, sans doute, il connu les tourments de la gène; mais, à la fin, il lui fut possible de suffire à tout. Un sien oncle, par sa mort, le mit en possession d'une fortune assez ronde pour que le savant pût laisser, dit-on, après lui, trente millions à ses héritiers.
La fortune survenant tout à coup chez lui, ne ravit pas un jour à ses études et ne lui fit rien changer des habitudes de sa vie. Son délassement favori, lorsqu'il descendait des hauteurs de la science, consistait à répéter devant quelques amis, devant des enfants surtout, les curieuses expériences de la physique élémentaire. Ainsi, on l'a pu voir souvent, comme dans l'image qui est le prétexte à ces lignes, démontrer, à la lumière du métal en combustion dans l'oxygène, comment il faut toute la quantité d'air qui nous environne pour entretenir en nous la vie par le jeu de la respiration. L'explication du savant ne suffisait pas toujours pour convaincre son auditoire, il fallait la confirmer par l'expérience; ce qui revient à dire: il fallait qu'un vivant souffrit.
Cette convaincante mais cruelle expérience, nous la voyons ici. L'oiseau jaseur a passé de sa cage, où l'air circule librement, dans le globe de verre qui s'ajuste sur la machine pneumatique. Le double corps de pompe, qui aspire l'ait contenu dans le globe, est mis en mouvement à chaque coup de piston. La voix de l'oiseau s'éteint, son corps s'alourdit, ses ailes se ferment, le mouvement cesse, il ne respire plus, il va mourir. L'expérience est curieuse, et elle intéresse fort les endurcis? Quant aux deux jeunes maîtresses du patient, c'est lui qui les intéresse; elles maudissent intérieurement la science barbare qui se fait un jeu de la vie; le démonstrateur veut les rassurer: il ouvre le robinet et leur montre leur ami qui, peu à peu, relève la tête, étend les ailes et recouvre la voix dans sa prison de verre, où l'air est entré en grondant. Mais aucune parole ne peut rassurer ces pauvres fillettes si fort affligées: l'une ne cessera de pleurer, l'autre n'ôtera les mains de devant ses yeux que quand, replacé dans sa cage, l'oiseau aura joyeusement battu des ailes et de nouveau chanté sa chanson.

Le Magasin pittoresque, juillet 1866.

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