mardi 21 juillet 2015

Un riche marchand Lombard au XIVe siècle.

Un riche marchand Lombard au XIVe siècle.


Une des rues du vieux Paris, voisine de la tour Saint-Jacques, a conservé le nom de ces riches marchands italiens qui venaient du pays situé au-delà des Alpes et qu'on appelait, pour cette raison, Ultramontains, ou plus communément Lombards, parce que le nord de la péninsule les envoyait en grand nombre.
Ces gens, souples, insinuants, avisés comme tous les hommes de leur race, étaient à la fois banquiers, colporteurs et commissionnaires en marchandises. Ils trafiquaient de tout, prêtaient aux rois, alimentaient le luxe des grands seigneurs, fournissaient les sacristies des églises, contribuaient à grossir les trésors des cathédrales avec les reliques et les reliquaires qu'ils importaient, et formaient à Paris une sorte d'aristocratie dans le monde parisien. Les orfèvres, les changeurs, les drapiers, les merciers, les tapissiers jalousaient ces marchands étrangers qui leur faisaient une rude concurrence; mais les grandes dames auxquelles ils fournissaient de riches étoffes, les couvraient de leur patronage et obtenaient pour eux les lettres de naturalisation. Ils faisaient alors souche de bourgeoisie parisienne, achetaient ou bâtissaient une maison dans la rue qui porte encore leur nom, et arrivaient, avec le temps, aux honneurs municipaux.
Ceux-là étaient les heureux, les privilégiés; leurs confrères, dépourvus de protection, étaient souvent inquiétés dans leur négoce. On les rançonnait sans vergogne, à raison de leurs pratiques usuraires; on les taxait arbitrairement d'après leur fortune présumée, soit lorsqu'il s'agissait de dresser le rôle de la taille, soit lorsqu'une imposition extraordinaire était levée par ordre du roi. Cependant, ils prospéraient, malgré ces exactions, et leur commerce prit, vers la fin du quatorzième siècle, des proportions considérables.
Trois circonstances particulières contribuèrent à ce développement. D'abord, les cours de France et de Bourgogne se mirent à afficher une somptuosité jusque-là sans exemple; puis les visites royales et princières se multiplièrent pendant près d'un demi-siècle, entraînant avec elles des exhibitions de toilettes et des cadeaux dont notre parcimonie s'étonne aujourd'hui. Enfin, le mariage de Louis d'Orléans avec Valentine Visconti vint, à ce moment même, ajouter à toutes ces tendances, en naturalisant à Paris le goût des élégances italiennes. La jeune duchesse apportait de Milan l'amour des choses d'art, des habitudes de magnificence prises à la cour de son père et une riche dot pour satisfaire à toutes ses fantaisies. Ces causes réunies amenèrent en France de nouveaux Lombards et y fixèrent ceux qui déjà y faisaient banque et commerce.
Parmi ces derniers, que la perspective des grandes clientèles avait attirés en notre pays, Digne Responde, en latin du moyen âge, Dinus de Raspondis, tenait le premier rang. Né à Lucques, vers 1350, il avait, paraît-il, la vogue pour la vente de ces riches tissus de soie et de velours, brochés d'or et d'argent, qui ne se fabriquaient alors que dans les villes italiennes, et dont elles conservèrent le monopole jusqu'au règne de Louis XI. Il possédait trois maisons principales, à Montpellier, à Bruges et à Paris. Celle de Montpellier était l'entrepôt d'un vaste commerce maritime qu'il entretenait avec le midi de l'Europe et les échelles du Levant.
Digne Responde devient bientôt le plus riche Lombard de son temps; fournisseur du roi, de la cour et des princes, il leur vendait, outre ces précieuses étoffes dont nous avons parlé, des fourrures, des joyaux, des curiosités d'outre-mer, telles que l'ambre, la corne de la licorne, etc., etc., des livres somptueusement enluminés, reliés en orfèvrerie, et mille autre choses de grand luxe. Il faisait, de plus, le commerce des métaux précieux, le change et la banque.
Dès l'année 1369, étant à Lucques, il prêta une grosse somme au duc de Bourgogne Philippe le Hardi, qui devait épouser Marguerite de Flandre. Il était déjà maître d'hôtel et conseiller du duc. On le voit figurer en cette qualité sur les états de la maison de Bourgogne. Les rapports que cette situation lui donnait avec les "grands ducs d'occident" devinrent encore plus étroits: Digne Responde aida puissamment Philippe à construire la célèbre chartreuse de Dijon, rivale de la royale nécropole de Saint-Denis, et la Sainte Chapelle de la même ville, où il eut plus tard son effigie en pierre.
De pareilles relations ouvraient à Digne Responde les portes de l'hôtel Saint-Paul; aussi y trouve-t-il un accueil non moins empressé qu'à la cour de Philippe. Charles VI lui accorda, le 5 janvier 1383, un sauf-conduit pour lui, ses deux frères et son neveu, tous Lucquois, tous fournisseurs des princes et voyageurs de commerce pour les cours européennes.
Devenus citoyens français et bourgeois de Paris, les frères Responde donnèrent un plus grand essor à leurs affaires; leur aîné, sur lequel tous les honneurs paraissent avoir été concentrés, suivit tantôt la cour de France, tantôt celle de Bourgogne. En 1389, il accompagna Charles VI, en qualité de marchand attaché à la cour, durant le voyage que le monarque fit dans le midi de la France. Arrivé à Avignon, le roi sentit les premières attaques de la maladie qui affligea le reste de son existence. Digne Responde fit alors exécuter, par son ordre, une statue de cire qui représentait le roi, de grandeur naturelle, et la plaça, en manière d'ex-voto sur la tombe du bienheureux pierre de Luxembourg, pour obtenir la guérison du monarque. Il lui fut compté pour ce travail, une somme de cent soixante francs d'or.
De nombreux articles  de dépense figurent au nom de Responde ou Raponde, tant dans les comptes de la maison de Bourgogne, que dans ceux de l'argenterie de l'hôtel du roi et de la reine. Tantôt c'est "ung dyamant" que Jean sans Peur "fait prendre et achapter, et icelluy donner à l'un de ses amez pour ses estraines"; tantôt c'est "ung baldaquin vermeil, broché d'or de Lucques, que mondit seigneur a donné à l'église de Sainct-Pierre de Gand  pour sa joyeuse entrée en icelle  église": tantôt, enfin, ce sont de simples fournitures de toilette et de ménage, telle que: "ung chappel de plumes, de rouge cler et d'azur; ung volet à la meisme façon; une paire de templettes; trois aulnes de cuvrechiefz; une chainture sur ung tissu verd, garny de boucles morjant et clouz d'argent esmaillez, avecques estuy en toille cyrée pour le mieux porter."
Dans cette énumération figurent généralement les étoffes précieuses que les élégants et les coquettes d'alors recherchaient si fort et payaient si cher: "les damaz, satyns, veloux, veluyaux, drapz d'or et de soye brochiés a grant chyne et grans feuilles d'or", etc.; tissus merveilleux que Tours et Dijon apprirent plus tard à fabriquer; ce qui au témoignage de Boileau, frustra nos voisins Lombards et ultramontains:


..........................de ces tributs serviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes.

Semblables à ces confidents de tragédie ou à ces valets de comédie qui entrent dans toutes les aventures de leurs maîtres, Digne Responde paraît avoir été, en toutes choses, l'homme lige de ses puissants patrons. Nous l'avons vu se faire statuaire et intercesseur pour guérir Charles VI; après la tentative de croisade qui aboutit à la défaite de Nicopolis, le comte de Nevers, qui fut plus tard Jean sans Peur, avait été fait prisonnier; Responde fut son libérateur. En communication constante avec les ports du Levant, en correspondance avec tous les comptoirs italiens établis sur le Danube, le riche Lucquois n'épargna ni son or ni son crédit pour rendre la liberté au jeune prince. Il paya ou promit une immense rançon, certain qu'il y avait là un fort bon placement à faire.
Pourquoi faut-il que nous ayons à enregistrer un service, d'une tout autre nature, rendu par Digne Responde au même personnage?
A en croire les chroniqueurs, il aurait été, en novembre 1407, l'un des auteurs du drame sanglant de la Vieille-Rue-du-Temple. Peut-être se borna-t-il à solder les assassins dirigés par Raoul d'Octonville, qui se ruèrent sur l'infortuné Louis d'Orléans. Peut-être aussi avait-il été frustré dans ses intérêts commerciaux par le prince insouciant et prodigue dont il était également le fournisseur.
Ce qui paraît hors de doute, c'est qu'il avait été mis dans la confidence de cette odieuse machination et dépêché à Bruges pendant que le meurtre s'exécutait à Paris, afin de recruter une troupe de Flamands, destinés à prêter main forte au duc Jean pour retourner sain et sauf dans ses Etats.
Digne Responde survécut peu d'années à ce lugubre événement: brouillé avec la cour de France, hors d'état de continuer son commerce à Paris, il se retira dans l'un de ses comptoirs à Bruges, et y mourut en 1414 ou 1415.
Il fut inhumé à Saint-Donat, où sa famille avait une chapelle et où l'on a vu son épitaphe pendant plusieurs siècles. Jean sans Peur n'avait pas perdu le souvenir de la magnificence déployée par le négociant italien dans l'ordonnance des funérailles de son père Philippe le Hardi, mort dans le Brabant en 1404. Responde qui présidait à cette pompe fit donner, à ses frais, une pièce de drap d'or ou de soie à chaque ville où séjourna le corps du duc, dans le long trajet qu'il fallut faire pour arriver à la chartreuse de Dijon. En échange de cette libéralité, il eut, lui aussi, sa part d'honneurs funèbres: Jean sans Peur lui fit ériger, dans la Sainte Chapelle, une statue en pierre qui le représentait à genoux, vêtu d'une longue robe et ceint d'une ceinture à laquelle pendait une grosse bourse, symbole de la fortune.




Nous reproduisons cette curieuse effigie d'après un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal.

                                                                                                                           L.-M. Tisserand.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.


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