mercredi 29 juillet 2015

L'acteur Guitry.

L'acteur Guitry.

M. Guitry a la réputation d'avoir un jeu naturel et sobre. A la vérité, son jeu est si sobre qu'on se demande quelquefois en quoi il consiste et ce qui le distingue d'une simple récitation. La récitation est d'ailleurs très claire, très forte et très chaude. Mais le jeu manque, ou plutôt il est interne. M. Guitry est de ces gens qui parlent beaucoup plus par leur silence qu'avec les lèvres. Le ton de sa voix est concentré, comme celui d'un homme qui renferme dans son cœur tumultueux de violentes passions. Son regard pénétrant se fixe sur un point qu'il semble vouloir magnétiser. Il n'est pas jusqu'à ses vêtements, dont la coupe à la fois élégante et austère n'ait son éloquence. Il préfère le veston, qui laisse plus d'aisance et plus de naturel aux mouvements.



C'est avec des moyens aussi simples que M. Guitry s'est rendu célèbre au point de donner son nom à un certain genre de rôles: ceux des hommes à passion contenue, des hommes graves qui ne s'arrêtent pas aux futilités de la vie et de l'amour, mais qui sont capables, une fois dans leur vie, d'éprouver une grande passion.
Ces rôles représentent pour l'acteur qui s'y consacre plusieurs avantages.
Tout d'abord, ces rôles d'homme froid, posé, ne sont ni très fatigants ni très difficiles à jouer; les sentiments les plus ardents ne se traduisant jamais que par un froncement de sourcils, on peut à la rigueur paraître en scène même avec un violent mal de tête.
Encore une observation, qui sera la dernière. Ce ne sont pas généralement des jeunes gens de vingt ans qui possèdent ces caractères graves, mais des hommes ayant dépassé la trentaine, ou même la quarantaine. M. Guitry, et ses imitateurs, pourront donc conserver leur emploi, grâce aux artifices de la grime, jusqu'à un âge très avancé, en évitant le ridicule, qui pourrait, par exemple, sévir un jour sur M. Dehelly s'il s'avisait de jouer encore les enfants à soixante ans. Le théâtre sentimental connaissait surtout, jusqu'ici, les "jeunes premiers". Il appartient à M. Guitry de créer les amoureux mûrs.

                                                                                                                              Jean-Louis.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

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