samedi 13 juin 2015

Hygiène coloniale.

Le moment de partir aux colonies.


Les colonies exercent un attrait considérable sur l'esprit de ceux qui n'ont pas encore ou peu voyagé. Les récits publiés maintenant par des feuilles hebdomadaires: Le Tour du Monde, Journal des Voyages, etc., en décrivant ces pays lointains, insistent sur ce qu'ils présentent de curieux, d'intéressant, d'original, nous allons dire de merveilleux. Un ciel plus pur, un soleil plus éclatant, des plantes coloniales avec des fleurs d'un éclat inusité, exceptionnel, des fruits bizarres, ajoutons tout de suite bien inférieurs à nos fruits de France; des habitants au teint, au type particuliers, habillés souvent de couleurs vives quand ils portent des vêtements, tout cela réunit excite fortement l'imagination et amène le désir de quitter notre beau pays pour jouir de toutes ces merveilles. 
Mais il y a ce qu'on appelle: le serpent sous les fleurs, c'est à dire les multiples inconvénients du climat, de la présence d'animaux dangereux, de parasites redoutables. On passe légèrement sur tous ces petits désagréments, qu'on trouve cependant dès les premiers pas faits sur la terre nouvelle, car bien des ports de débarquement jouissent d'une triste réputation au point de vue de la salubrité.
Il ne faut donc pas prendre une décision à la légère et on doit chercher à éviter tout danger immédiat, en choisissant l'époque à laquelle on doit se rendre aux colonies, ce qui, comme vous le verrez, n'est nullement indifférent. Un militaire, désigné d'office pour s'embarquer de suite, ne peut pas se préoccuper de cette restriction. Mais il ne faut pas oublier que, contrairement à ce qui se produit pour un civil: colon, instituteur, commerçant, missionnaire ou touriste, dès son débarquement, il trouvera logement, pension, soins, conseils, etc., en un mot tout préparé pour le recevoir, le protéger contre les atteintes du climat.
Il résulte des observations faites que celui qui peut choisir le moment de se rendre dans une colonie, doit se mettre en route de façon à arriver dans celle-ci à une saison qui se rapproche autant que possible des saisons du pays qu'il vient de quitter.
Expliquons-nous:
Les colonies se divisent en deux classes: celles dites de peuplement, dans lesquelles l'Européen peut vivre en travaillant sous certaines réserves et faire souche; celles dite de surveillance, dans lesquelles au contraire, il est impossible à l'Européen de se livrer à aucun travail autre que celui de direction. S'il veut, comme on dit, mettre la main à la pâte, qu'il fasse, d'avance ses adieux à la mère patrie: il ne la reverra jamais.
Prenons de suite deux exemples: le Tonkin et la Cochinchine.
Comment, allez-vous dire, deux pays qui sont si proches sont-ils aussi différents?
Le Tonkin, qui jouit d'un climat excellent, car il n'y a guère que deux mois difficiles à supporter, mai et juin, permet à l'Européen sobre, sage, prudent, de s'employer à sa guise. En Cochinchine, tout travail lui est interdit, en dehors de celui qui se fait à l'abri de l'insolation humide, pénible, suffocante qu'il y éprouve toute l'année. Au Tonkin, vous observez des saisons qui se rapprochent beaucoup de celles de la France: il y a un automne, un hiver. Eh bien! l'Européen qui veut y séjourner doit s'arranger de façon à y arriver en automne, c'est à dire à débarquer à Haïphong, les premiers jours de septembre. Il trouvera une journée chaude, ensoleillée, mais sèche et tonique; il aura une soirée, une nuit fraîche, pendant lesquelles il pourra se reposer. Puis il parviendra tout doucement au mois de novembre, époque du froid, du brouillard, du crachin; mars et avril lui rappelleront le printemps et quand arrivera l'été torride, lourd, orageux, humide, déprimant, il sera déjà acclimaté.
Acclimaté, voilà le grand mot lâché; Qu'entendez-vous par là.
Cela signifie que, petit à petit, lentement, progressivement, les organes de l'Européen, les fonctions de ces organes se sont accommodées au changement de climat, de nourriture, d'habitudes et se sont organisées pour se défendre contre les maladies endémiques ou épidémiques qui règnent dans la région.
Les maladies endémiques sont celles qui exigent en tout temps, en toute saison: paludisme, dysenterie... Les maladies épidémiques sont celles qui ne se développent que dans certaines saisons, sous certaines influences: choléra, hépatites, insolations...
Il y a une troisième catégorie de maladies dites endémo-épidémiques qui, existant en tout temps, présente des exacerbations épidémiques, des poussées, sous certaines influences et à certaines saison: fièvre jaune...
Le résumé de tout ceci est que l'Européen ne doit pas se soumettre à une transition brusque, brutale, à laquelle personne ne peut avoir la prétention d'échapper et qui est susceptible de le frapper sévèrement dès les premiers jours de son installation. Les conséquences de cette première atteinte ne sont pas toujours très graves; si elles ne donnent pas lieu à un décès immédiat et, qu'on ne l'oublie pas, les morts vont vite dans certaines colonies, elles laissent l'Européen dans un état de faiblesse tel que sa santé est définitivement compromise et qu'un rapatriement rapide, immédiat est souvent nécessaire. Pour nous servir d'une image un peu vulgaire, nous diront que l'Européen qui se tient droit, a des chances de passer au travers des mailles du filet tendu par des maladies, mais celui qui penche, est sûr de tomber dedans.
Il me souvient, il y a bien des années, qu'un grand personnage civil, grand savant, d'un mérite reconnu, vint en Extrême-Orient avec toute sa famille et une suite aussi bruyante que nombreuse. Tout ce monde débarqua à Haïphong, puis arriva à Hanoï, les premiers jours d'avril. On avait bien un peu grillé en traversant la mer Rouge, mais, en somme, on avait fait une belle et confortable traversée.
En mettant le pied sur le sol Indo-Chinois, on trouvait un ciel pur, clair, un soleil resplendissant, un air doux, léger, rafraîchi par des vents de terre descendus des eaux plateaux encore couverts de neige; les arbres étaient en fleurs, les flamboyants balançaient leurs panaches étincelants, les magnolias ouvraient leur calice embaumé, la campagne était couverte de verte culture de riz qui allait mûrir. On se promenait toute la journée; le matin on flânait dans le quartier des brodeurs, des artisans en boites laquées, en incrustations; le soir, on cavalcadait aux environs sur des petits chevaux vifs et nerveux. Et on s'écriait d'un air goguenard: "C'est cela le Tonkin! Et dire qu'on nous en avait fait un monstre!"
Avril passa, mai se glissa sournoisement, et, vers le milieu de ce mois, on ne vit plus de promenades, surtout plus de cavalcades. Tout cela fut remplacé par des sorties en voiture, le soir, un moment avant le coucher du soleil; mais on voyait assez clair pour distinguer des figures pâles, aux traits tirés, couvertes de petits boutons, rouges, cuisants, appelés barbouilles, au milieu desquels il y avait des furoncles. L'acclimatation se faisait, mais d'une façon brutale, pénible, douloureuse, qu'on aurait évitée, en ajournant le voyage au mois d'août.
C'était cela le Tonkin!
Voyez les souverains anglais, qui sont en train de faire, dans l'Inde, un voyage très fatigant et, soyez-en assurés, très pénible. Ils ont eu bien soin de choisir le moment où la saison est favorable et se sont bien gardés d'aller visiter des grandes villes dont l'insalubrité est notoire, comme Bombay et Calcutta, pour ne citer que les principales, dans un moment où la chaleur torride exaspère les éléments endémo-épidémiques du choléra et du paludisme. Imitons ces gens pratiques.

                                                                                                                       Dr M. Mercier.

Les Annales de la Santé, 15 janvier 1912.

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