mardi 2 juin 2015

Fête de la rue aux ouës et feux de la Saint-Jean.

Fête de la rue aux ouës et feux de la Saint-Jean.


Une des fêtes favorites de la population parisienne était celle qui se célébrait le 3 juillet de chaque année, dans la rue aux ouës (aujourd'hui la rue aux Ours), en expiation d'un sacrilège et en commémoration d'un insigne miracle arrivé dans cette rue.
Le 3 juillet 1418, un soldat du duc de Bourgogne, Suisse de nation, sortant du cabaret où il avait perdu tout son argent au jeu, ivre de colère et de vin, donna un coup de sabre à la statue de la Vierge, qui, suivant l'usage, était placée au coin de la rue. La statue jeta du sang en abondance. Le peuple, ameuté, s'empara du soldat, qui fut supplicié et brûlé sur le lieu même de son crime.
Les religieuses de Notre-dame-des-Champs revendiquèrent la statue miraculeuse, qui, placée dans leur église, à l'entrée du chœur, devint l'objet d'une vénération particulière et de pèlerinages assidus. De son côté, le peuple célébra dès lors cet anniversaire par une cérémonie bizarre, si du moins c'est bien réellement à cette origine, contestée par quelques historiens, qu'il faut rapporter la démonstration annuelle du 3 juillet, où quelques esprits forts, dont Dulaure s'est fait l'organe, ne voulant voir qu'une fête solsticiale et païenne.
Quoi qu'il en soit, chaque année, à cette date, les habitants de la rue, formés en confrérie, faisaient fabriquer un immense mannequin en osier, d'environ vingt pieds de haut, représentant un homme qui tenait de la main droite un poignard teint en rouge. On l'habillait de grandes manchettes, d'une longue perruque à bourse et d'un habit de Suisse. Mais les compatriotes de Guillaume Tell, qui étaient nombreux à Paris, s'étant fâchés, on remplaça leur habit national par une souquenille. Ce géant était promené dans la ville au bruit du tambour; les porteurs le fustigeaient et lui faisaient des révérences et des salutations multipliées devant chaque statue de la Vierge, surtout devant l'image magnifiquement parée, et toujours éclairée d'une lampe, par laquelle on avait remplacé l'effigie miraculeuse au coin de la rue aux ouïes (1). Au-dessous de cette image, protégées par un treillis, on appendait, le jour de la fête, une tapisserie représentant l'histoire que nous venons de raconter. Ensuite on brûlait le mannequin en grande pompe, dans la rue même, au milieu d'un concours immense, et les petits Savoyards chantaient et dansaient en rond tout autour, en sautant par dessus, à la grande liesse du populaire. Ce feu de joie fut ensuite remplacé par un feu d'artifice, dont la police ordonna la suppression en 1743, à cause des troubles et des accidents qu'il occasionnait dans une rue si étroite. (2)
A cet usage se rattache le souvenir d'une anecdote, dont le grammairien Du Marsais fut le héros et faillit être la victime. Il passait, le 3 juillet, au coin de la rue aux Ouïes et de la rue Salle-au-Comte au moment où l'on brûlait l'effigie du Suisse devant la statue de la Vierge. Il s'arrêta pour voir la cérémonie. Une bonne femme pressait la foule, afin d'arriver plus vite devant la Vierge, elle en coudoya rudement une autre, qui se fâcha, et lui barra le passage en lui disant: "Si vous voulez prier, mettez-vous à genoux ou vous êtes, est-ce que la bonne Vierge n'est pas partout?" Du Marsais, qui était à côté d'elle, voulut charitablement la reprendre: " Ma bonne, lui dit-il, vous venez de proférer une hérésie; c'est le bon Dieu seul qui est partout et non pas la sainte Vierge. - Voyez donc, s'écria cette femme en s'adressant au peuple, voyez ce vieux coquin, ce huguenot, ce parpaillot, qui prétend que la bonne Vierge n'est pas partout!" Ces mots furent le signal d'un soulèvement universel. On quitta la sainte Vierge et le Suisse pour courir après Du Marsais, qui eut heureusement le temps de se sauver dans une allée. Le peuple bloqua la maison demandant à grands cris qu'on lui livrât le blasphémateur. La garde vint le délivrer; mais elle fut contrainte, pour le mettre en sûreté, de le conduire chez le commissaire du quartier, qui n'osa le laisser sortir que fort avant dans la nuit. (3)
S'il fallait en croire Jean-Jacques (Rousseau), la cérémonie de la rue aux ouïes aurait parfois servi de couvert à des manifestations satiriques. On sait que le philosophe, égaré par de véritables hallucinations misanthropiques, en était venu, sur la fin de sa vie, à voir partout des ennemis, des embûches et des outrages prémédités. Voici ce qu'il se fait raconter, à lui-même, par un Français, dans Rousseau, juge de Jean-Jacques (4):
" Une de leurs plus jolies inventions (des ennemis de Rousseau) est le parti qu'ils ont su tirer, pour leur objet, de l'usage annuel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours. Cette fête populaire paraissait si barbare et si ridicule en ce siècle philosophe que, déjà négligée, on allait la supprimer tout à fait, si nos messieurs ne se fussent avisés de la renouveler bien précieusement pour Jean-Jacques. A cet effet, ils ont fait donner sa figure et son vêtement à l'homme de paille, ils lui ont armé la main d'un couteau bien luisant; et, en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eut soin qu'on le mit en station directement sous les fenêtres de Jean-Jacques, tournant et retournant la figure de tous côtés, pour la monter au peuple, à qui cependant de charitables interprètes font faire l'application qu'on désire, et l'excitent à brûler Jean-Jacques en effigie, en attendant mieux."
Un arrêté du département de la police, du 27 juin 1789, prohiba cette fête comme indécente, et,  sous la Terreur, à la statue vénérée de la Vierge, fut substitué un buste de Marat!
Les feux de joies de la rue aux Ouës nous acheminent tout droit à ceux de la Saint-Jean, que beaucoup d'écrivains ont également considérés comme une cérémonie d'origine païenne, se rattachant au culte du Soleil. La veille de la Saint-Jean, les magistrats de la ville faisaient construire, sur la place de Grève, lieu ordinaire des réjouissances publiques, un vaste bûcher. Dès le 22 juin, les trois compagnies des archers, les gardes de l'Hôtel-de-Ville, l'état-major, avec ses officiers à sa tête, allaient en cortège porter au chancelier, au gouverneur de Paris, aux chefs des cours supérieures, etc., l'invitation d'assister à la fête. Le lendemain, entre sept et huit heures du soir, le feu s'allumait en grande pompe. C'était souvent surtout, à l'origine, le roi lui-même qui, entouré des princes, de sa cour et de ses gardes, prenait la torche en main pour communiquer la flamme au bûcher. (5)
Le premier exemple connu est celui de Louis XI, rapporté par l'historien Jean de Troyes, à la date de l'année 1471; le dernier fut celui de Louis XIV, non pas toutefois en 1648, comme on l'a souvent répété après Dulaure, car on voit, par le journal de Loret, qu'il donna encore cette satisfaction au bon peuple de Paris, en 1651. Entre l'un et l'autre, on peut citer François 1er, qui, au bruit de douze canons, embrasa le bûcher de 1542, avec une torche de cire blanche garnie de poignées de velours cramoisi; Catherine de Médicis, Charles IX, etc. Henri IV n'avait eu garde de négliger ce moyen de popularité, et Louis XIII lui-même y manqua rarement. Le roi était toujours invité: en son absence, c'était tantôt les princes, tantôt de grands dignitaires de l'Eglise (6), tantôt, et le plus souvent, le gouverneur de la ville, remplacé au besoin par le prévôt des marchands et les échevins, qui s'acquittaient de ces fonctions. Ils étaient couronnés et harnachés de guirlandes de fleurs, escortés de compagnie bourgeoises sous les armes, tambours battants et enseignes déployées, et n'approchaient la torche de bois qu'après avoir fait trois tours sur la place de Grève. L'usage voulait que le centre du bûcher fût occupé par une grande statue farcie d'artifices, qu'on diversifiait tous les ans. Aussitôt qu'on avait mis le feu, on tirait trois salves de petites couleuvrines rangées sur le bord de la Seine. (7)
En l'an 1426, cette fête populaire fut marquée par une particularité bizarre: la Seine, débordée, vint rendre visite à la flamme au moment où la foule dansait autour, et l'éteignit. On enleva en toute hâte ce qu'on put prendre du bois restant, et on le porta près de la croix de Grève, où il acheva de brûler. (8)
Par une coutume barbare, qui se retrouve encore dans plusieurs de nos villages, et où il faut voir peut être le souvenir affaibli des anciens sacrifices gaulois, il n'était pas rare qu'on jetât dans le bûcher un grand nombre de chats vivants, et même d'autres animaux. Un compte, cité par l'abbé Leboeuf (9), montre qu'il était d'usage d'enfermer ces chats dans un grand sac de toile, qu'on mettait au milieu des flammes. Quelquefois, au lieu d'un sac, on suspendait à l'arbre du feu un ormeau ou un panier. En 1573, pour mieux fêter la présence du roi et lui donner plaisir, on avait augmenté d'un renard ce contingent habituel.
Le feu de cette dernière année fut un des plus splendides qu'on eût jamais vus. On avait dressé au milieu de la place de Grève un arbre de soixante pieds de haut, garni de traverses de bois auxquelles étaient attachées cinq bourrées et deux cents cotrets. Dix voies de gros bois et un immense monceau de paille s'empilaient par devant. Des pétards, des fusées, des boites, des pièces d'artillerie, etc., étaient mêlés au bûcher, et à l'arbre on avait fixé le panier qui renfermait les chats et le renard. Cent vingt archers de la ville, cent arquebusiers et cent arbalétriers contenaient le peuple; les joueurs d'instruments de la grande bande prêtaient le concours de leur harmonie  à cette solennité. Le prévôt des marchands et les échevins, tenant chacun en main une torche de cire jaune, s'approchèrent du bûcher, auquel le roi mit le feu avec une torche de cire blanche garnie de deux poignées de velours rouge. Quand tout fut fini, Sa Majesté entra à l'Hôtel-de-Ville, où une collation l'attendait. (10)
Sauval nous a laissé le détail de toutes les dépenses que nécessitait cette cérémonie, en y comprenant les accessoires, qui étaient plus chers que le principal, c'est à dire les bouquets, les guirlandes et chapeaux de roses, la symphonie, les torches de cire et toutes les friandises, masse-pains, dragées musquées, confitures sèches, crèmes, armoiries de sucre royal dorées, etc., qui composaient la collation présentée par la Ville au roi. Dans une de ces collations offertes à Louis XIV enfant, qui venait de mettre le feu lui-même au bûcher, s'élevait un rocher de confitures de cinq pieds de haut, d'où jaillissait une fontaine d'eau de fleur d'oranger. (11)

(1) Suivant Corrozet, c'était l'image miraculeuse elle-même qu'on avait laissée là.
(2) Voyez les vieux historiens de Paris: Corrozet, Du Breul (éd. de 1639, p. 794), Lemaire, Paris ancien et nouveau, t. II, etc.; Piganiol de la Force, t. III, 219 (1742 in-12°); Leber, Collect. des meilleures dissertat. relatives à l'hist. de France, t. II, p. 486 et suiv.
(3) Du Coudray, IV, 235.
(4) Dialogue I, éd. Belin, t. VIII, p. 39.
(5) Les antiquités et recherches des villes les plus remarquables de France, 1631, p. 65.
(6) Comme en 1552, où les cardinaux de Bourbon, de Vendôme et de Meudon, suivis d'un grand nombre de prélats, s'acquittèrent gravement de cette tâche. (Archiv. curieuses de l'hist. de France, 1er livre, t. III, p. 451 et suiv.)
(7) Journal d'un voyage à Paris, en 1637-1638, p. 494.
(8) Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VII (collect. Michaud, t. III, p. 245)
(9) Voir ses articles sur les Feux de la Saint-Jean, dans le Journal de Verdun, de 1749 et 1751. Voir aussi Louis d'Orléans; Le banquet du comte d'Arête, 1594, in-8°.
(10) Dulaure, Hist. de Paris, t. III, p. 300 et suivantes.
(11) Filibien, Hist. de Paris, t. II.

La semaine des Familles, samedi 14 mai 1870.

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