vendredi 3 avril 2015

Les prunes.

Les prunes.


Pièce à dire.

I

Si vous voulez savoir comment
Nous nous aimâmes pour des prunes,
Je vous le dirai doucement
Si vous voulez savoir comment.
L'amour vient toujours en dormant,
Chez les bruns comme chez les brunes;
En quelques mots, voici comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.

II

Un matin nous nous promenions
Dans le verger avec Mariette:
Tout gentils, tout frais, tout mignons, 
Un matin nous nous promenions.
Les cigales et les grillons
Nous fredonnaient une ariette:
Un matin nous nous promenions 
Dans le verger avec Mariette.

III

Arrivée au fond du verger, 
Ma cousine lorgne les prunes;
Et la gourmande en veut manger, 
Arrivée au fond du verger.
L'arbre est bas; sans se déranger
Elle en fait tomber quelques-unes:
Arrivée au fond du verger, 
Ma cousine lorgne les prunes.

IV

Elle en prend une, elle la mord, 
Et, me l'offrant: "Tiens!..." me dit-elle.
Mon pauvre cœur battait si fort.
Elle en prend une, elle la mord.
Ses petites dents sur le bord
Avaient fait des points de dentelle...
Elle en prend une, elle la mord,
Et, me l'offrant: "Tiens!..." me dit-elle.

V

Ce fut tout, mais ce fut assez;
Ce seul fruit disais bien des choses
(Si j'avais su ce que je sais!...)
Ce fut tout, mais ce fut assez.
Je mordis, comme vous pensez
Sur la trace des lèvres roses:
Ce fut tout, mais ce fut assez:
Ce seul fruit disais bien des choses.

VI

A MES LECTRICES,
Oui, mesdames, voilà comment
Nous nous aimâmes pour des prunes; 
N'allez pas l'entendre autrement;
Oui, mesdames, voilà comment
Si parmi vous, pourtant, d'aucunes 
Le comprenaient différemment,
Ma foi, tant pis! Voilà comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.

                                                                                                    Alphonse Daudet.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 janvier 1905.


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