mercredi 24 décembre 2014

Histoire d'une jeune fille sauvage.

Histoire d'une jeune fille sauvage
trouvée dans les bois de la Champagne en 1731.



Au mois de septembre 1731, une jeune fille de neuf ou dix ans, pressée par la soif, entra sur la brune dans le village de Songy, situé à quatre ou cinq lieues de Châlons en Champagne. Elle avait les pieds nus, le corps couvert de haillons et de peaux, les cheveux sous une calotte de calebasse, les mains et le visage en apparence noirs comme ceux d'une négresse. Elle était armée d'un bâton court et gros par le bout, en forme de massue. les premiers paysans qui l'aperçurent s'enfuirent en criant: "Voilà le diable!" Ce fut à qui fermerait plus vite sa porte et ses fenêtres. Mais quelqu'un, croyant apparemment que le diable avait peur des chiens, lâcha sur elle un dogue armé d'un collier à pointes de fer. La petite fille attendit de pied ferme, en la posture de ceux qui, pour donner plus d'étendue aux coups de leur cognée, la lèvent de côté. Dès que le chien fut à sa portée, elle lui déchargea un si terrible coup sur la tête qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse de sa victoire, elle se mit à sauter plusieurs fois au-dessus du corps du chien. De là, elle essaya d'ouvrir une porte, et, n'ayant pu y réussir, elle regagna la campagne du côté de la rivière, et monta sur un arbre où elle s'endormit.
Un gentilhomme, le vicomte d'Epinoy, qui était en ce moment dans son château de Songy, ayant appris ce que l'on disait de cette petite sauvage entrée sur ses terres, donna des ordres, pour la faire arrêter, à un berger qui l'avait aperçu dans les vignes. Un paysan imagina qu'elle pouvait avoir soif, et conseilla de faire porter un seau plein d'eau au pied de l'arbre où elle était, pour l'engager à descendre. Après que l'on se fut retiré, en veillant néanmoins sur elle, et qu'elle eut bien regardé de tous côtés, elle descendit et vint boire au seau, en y plongeant le menton; mais quelque bruit lui ayant donné de la défiance, elle fut plus tôt remontée en haut de l'arbre qu'on ne pût arriver à elle pour la saisir. Ce premier stratagème n'ayant pas réussi, la personne qui en avait donné le premier conseil dit qu'il fallait poster aux environs une femme et quelques enfants, parce qu'ordinairement les sauvages ne les fuyaient pas comme les hommes, et surtout qu'il fallait lui montrer un air et un visage riant. On le fit: une femme portant un enfant dans ses bras vint se promener aux environs de l'arbre, ayant ses mains pleines de différentes racines et de deux poissons, les montrant à la sauvage, qui, tentée de les avoir, descendait quelques branches, puis remontait. La femme, continuant toujours ses invitations avec un air gai et affable, lui faisant tous les signes possibles d'amitié, tels que se frapper la poitrine comme pour l'assurer qu'elle l'aimait bien et qu'elle ne lui ferait pas de mal, donna enfin à la sauvage la confiance de descendre pour avoir les poissons et les racines qui lui étaient présentés de si bonne grâce; mais la femme s'éloignant insensiblement, donna le temps à ceux qui étaient cachés de se saisir de la jeune fille et de l'amener au château de Songy. On l'y fit entrer d'abord dans la cuisine, en attendant qu'on eut averti M. d'Epinoy. Les premières choses qui parurent y fixer les regards et l'attention de la petite fille, furent quelques volailles qu'accomodait un cuisinier; elle se jeta dessus avec tant d'agilité et d'avidité, que cet homme lui vit plus tôt la pièce entre les dents qu'il ne lui avait vu prendre. M. d'Epinoy étant survenu, et voyant ce qu'elle mangeait, lui fit donner un lapin qu'elle écorcha et mangea tout de suite. Ceux qui l'examinèrent alors jugèrent qu'elle pouvait avoir neuf ans. Elle paraissait noire; mais on s'aperçut bientôt, après l'avoir lavée plusieurs fois, qu'elle était seulement basanée et naturellement blanche. Mais on remarqua qu'elle avait les doigts des mains, surtout les pouces, extrêmement gros par rapport au reste de la main qui était assez bien faite. Elle a expliqué depuis que cette grosseur et cette force de ses pouces lui étaient bien nécessaires pendant sa vie errante au milieu des bois, parce que, lorsqu'elle était sur un arbre et qu'elle en voulait changer sans descendre, pour peu que les branches de l'arbre voisin approchassent du sien, elle appuyait ses deux pouces sur une branche de celui où elle était, et s'élançait sur l'autre comme un écureuil. De là on peut juger, quelle force et quelle roideur devaient avoir ses pouces pour soutenir ainsi son corps tandis qu'elle s'élançait.
M. d'Epinoy la laissa sous la garde du berger, dont la maison tenait au château. Cet homme la mena donc chez lui pour commencer à l'apprivoiser; et l'on eut tant de peine à la considérer comme une créature humaine, que l'on prit l'habitude de la nommer, dans le village, la Bête du berger. On était obligé de la tenir enfermée; mais elle trouvait le moyen de faire des trous aux murailles et aux toits, sur lesquels elle courait aussi hardiment que sur terre, ne se laissant reprendre qu'à grand peine, et passant avec tant de subtilité par des ouvertures si petites que la chose paraissait encore impossible après l'avoir vue.. Une fois, entre autres, elle s'échappa de la maison par un temps affreux de neige et de verglas; elle gagna la campagne et alla se réfugier sur un arbre. La crainte des reproches de M. d'Epinoy mit tout le monde en mouvement, et on la découvrit enfin sur l'arbre où elle était perchée.
Plusieurs mois après son arrivée à Songy, elle ne pouvait encore articuler que quelques mots français. Elle se servait de paroles qui semblaient appartenir à sa langue naturelle. Ainsi elle appelait un filet debity; pour dire: Bonjour, fille, elle disait: Yas, yas, fioul; et elle expliqua comment lorsqu'on l'appelait, on devait dire: Riam, riam, fioul. Toutefois, à part ces quelques mots, elle cherchait à se faire comprendre ordinairement par des cris de gorge qui avait quelque chose d'effrayant, surtout lorsqu'ils exprimaient la peur ou la colère. Les plus terribles étaient lorsque quelqu'un qu'elle ne connaissait pas s'approchait d'elle et voulait la toucher.
Lorsque M. d'Epinoy était à Songy et qu'il recevait quelque compagnie, il se plaisait à y faire amener cet enfant, qui commençait à s'apprivoiser, et dans laquelle on découvrait une humeur fort gaie et une disposition de jour en jour plus marquée à perdre ses habitudes de sauvagerie et de férocité. Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés cependant, que l'on parvint à la désaccoutumer des nourritures crues. Les premiers essais qu'elle fit pour s'accoutumer à des mets où il y avait de la farine et du sel lui firent éprouver de vives souffrances d'estomac. Un jour qu'elle était au château, et présente à un grand repas, elle remarqua qu'il n'y avait rien de tout ce qu'elle trouvait de meilleur, tout était cuit et assaisonné. Elle partit comme un éclair, courut sur les bords des fossés et des étangs, et rapporta dans son tablier des grenouilles vivantes qu'elle répandit à pleines mains sur les assiettes des convives, en criant, toute joyeuse: "Tien, mam, man; donc tien!" On peut bien juger des mouvements que cet incident causa parmi ceux qui étaient à table, pour éviter ou rejeter à terre les grenouilles qui sautaient partout. La petite sauvage, toute étonnée de ce qu'on faisait si peu de cas d'un mets si exquis, ramassait avec soin toutes ces grenouilles éparses, et les rejetait dans les plats et sur la table.
Par quelque motif que l'on ne rapporte point, M. d'Epinoy résolut de placer la jeune fille à l'hôpital général de Châlons, que l'on appelait la Renfermerie, où l'on recevait les enfants des pauvres habitants de l'un et l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans. Elle fut baptisée à l'église de Saint-Sulpice sous les noms de Marie-Angélique Memmie; mais on continua de l'appeler habituellement du surnom singulier de mademoiselle Leblanc. Elle resta plusieurs années dans cet hôpital. On la conduisait quelquefois au château de Songy qu'elle revoyait avec plaisir. Un jour, elle se jeta toute habillée dans un étang, se promena en nageant de tous côtés, et s'arrêta sur une petite île où elle mit pied à terre pour attraper des grenouilles, qu'elle mangea tout à son aise.
De l'hôpital, elle passa dans un couvent appelé la Communauté des Régentes, où le duc d'Orléans, en traversant Châlons à son retour de Metz, s'était engagé à payer sa pension.
En 1737, la reine de Pologne passant à Châlons pour aller prendre possession du duché de Lorraine, on lui parla de la jeune sauvage qu'elle fit venir devant elle. D'après ce qu'elle rapporta, le son de la voix de l'enfant était aigu et perçant, ses paroles étaient brèves et embarrassées, ses gestes étaient familiers et enfantins; ses façons d'agir montraient qu'elle ne distinguait encore que ceux qui lui faisaient le plus de caresses. La reine de Pologne l'en accabla; et, sur ce qu'on lui apprit de sa légèreté à la course, cette princesse voulut qu'elle l'accompagna à la chasse. Là, se voyant en liberté, et se livrant à son naturel, la jeune fille suivait à la course les lièvres ou lapins qui se levaient, les attrapait et revenait du même pas les apporter à la reine. Cette princesse témoigna quelque désir de l'emmener avec elle pour la placer dans un couvent à Nancy; mais elle en fut détournée par les personnes qui avaient soin de son instruction. La jeune fille présenta à la reine plusieurs branches de fleurs artificielles qu'elle avait faite elle-même. Elle excellait dans ce genre de travail et dans ceux de la tapisserie.
En 1747, la pauvre jeune fille prit du dégoût pour son couvent par une sorte de honte de se trouver souvent en relation avec des personnes qui se souvenaient de l'avoir vue au sortir du bois, avant qu'elle fut apprivoisée, et qui, quelquefois, le lui faisaient sentir trop durement. Elle obtint la permission d'aller au couvent de Sainte-Menehould: à son arrivée en cette ville, au mois de septembre, La Condamine, de l'Académie des sciences, la rencontra dans l'hôtellerie où elle venait de descendre. Il y dîna avec elle et l'hôtesse, et il lui adressa de nombreuses questions. Elle exprima le regret de n'avoir point profité des offres que le duc d'Orléans lui avait faites autrefois de la faire venir dans un couvent de Paris. La Condamine lui promit de rappeler ces promesses au prince, qui, en effet, la fit venir à Paris, la plaça aux Nouvelles-Catholiques de la rue Sainte-Anne, et l'y alla voir. Elle fit sa première communion et fut confirmée dans cette maison. Transférée depuis à la Visitation de Chaillot, elle se disposait à se faire religieuse, lorsqu'un coup qu'elle reçut à la tête par la chute d'une fenêtre, mit sa vie en danger. Le duc d'Orléans la fit transporter aux Hospitalières du faubourg Saint-Marceau, où elle resta longtemps infirme et languissante. Le duc d'Orléans mourut dans l'intervalle, et elle se trouva sans protecteur. Les renseignements biographiques s'arrêtent à une époque où, âgée d'environ quarante ans, ayant perdu la santé, elle paraissait vouloir se retirer dans une petite chambre qu'une personne charitable lui avait offerte.
On pense bien que, dès que cette pauvre créature fut parvenue à prononcer quelques mots de français, on s'était empressé de chercher à savoir en quel pays elle était née, et comment elle était venue; mais on ne réussit point à obtenir d'elle des détails certains. Elle raconta que, deux ou trois jours avant qu'elle ne fut prise à Songy, elle se trouvait en compagnie d'une jeune fille plus âgée qu'elle, et que, toutes deux, elles avaient traversé à la nage une rivière où elles avaient pris du poisson en plongeant. Un gentilhomme ayant aperçu de loin les deux têtes noires de ces enfants, les avait prises pour des poules d'eau, et avait tiré sur elles un coup de fusil qui heureusement ne les avait pas atteintes; elles avaient plongé et n'avaient reparu que derrière des joncs qui les avaient caché à la vue du gentilhomme. Au sortir de la rivière, les deux enfants avaient trouvé un chapelet à terre, s'étaient frappées l'une l'autre en s'en disputant la possession: c'était la plus jeune qui avait été la plus forte, et qui s'était emparée du chapelet. A la suite de cette querelle, les deux enfants s'étaient séparées.
Souvent on insista près de la jeune sauvage pour qu'elle fit tous les efforts possibles, afin de retrouver quelques souvenirs de son enfance. En rapprochant tous les détails donnés par elle à différentes périodes de sa vie, on était arrivé à supposer qu'elle était née dans le Nord de l'Europe, et probablement chez les Esquimaux. De là, elle avait été transportée probablement aux Antilles, et enfin en France. Elle assurait, en effet, qu'elle avait deux fois traversé de longs espaces de mer, et elle paraissait émue lorsqu'on lui montrait des images représentant soit des huttes et des barques du pays des Esquimaux, soit des phoques, soit des cannes à sucre et d'autre productions des îles d'Amérique. Elle croyait se rappeler assez clairement qu'elle avait appartenu comme esclave à une maîtresse qui l'aimait beaucoup, mais que le mari, ne pouvant la souffrir, l'avait fait embarquer.
Cette pauvre créature excita beaucoup d'intérêt et de curiosité en France, au milieu du dernier siècle. On écrivit à son sujet un article dans le Mercure de France du mois de septembre 1731, et, en 1755, un petit opuscule auquel nous avons emprunté notre récit. Aujourd'hui l'on serait moins ému d'une découverte semblable, et l'on ne tarderait pas probablement à connaître la vérité sur l'origine d'un enfant ainsi abandonné. La facilité des communications, la police mieux faite, l'activité de la presse, la publicité, fourniraient promptement les moyens de remonter aux explications naturelles d'un semblable événement. Ce sont d'ailleurs cet étonnement de nos pères et cette impossibilité d'arriver à percer ce qu'il y avait d'obscur et de mystérieux dans la vie de la pauvre sauvage qui, en montrant le progrès accompli depuis un siècle dans les relations de la société, méritent à cette anecdote l'honneur de ne pas tomber tout à fait dans l'oubli.

Magasin pittoresque, janvier 1849.

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