dimanche 10 août 2014

La grande chasse au miroir.

La grande chasse au miroir.
         Un tigre pris au trébuchet.



Nous offrons ici un second spécimen des Chasses de J. Stradan. Celle-ci rappelle une des légendes cynégétiques les plus étranges de l'antiquité. Il ne s'agit pas cette fois de pauvres grues "qui fourrent imprudemment leur long bec, emmanché d'un long cou, dans des cornets de papier enduits de glu et les empêchant de se diriger dans les airs." Selon Stradan, nous somme ici dans l'Inde; les palmiers fantastiques que l'on a sous les yeux en font foi. 


Nous avons devant nous une compagnie de tigres, effroi de ces campagnes majestueuses, et qui doivent immanquablement succomber, grâce aux efforts ingénieux de l'Indien qui a su s'armer contre eux de ses pièges et de ses robustes filets.
Le docte traducteur de l'Histoire des animaux d'Aristote, Gaston Camus, prétendait que les anciens n'avaient jamais connu le grand tigre royal dont les livres peuplent l'Hyrcanie et la haute Asie. Cependant, on avait vu plus d'une fois des tigres à Rome; on avait même trouvé le moyen de les apprivoiser, au point de les atteler à un char. Les récits de Pline et d'autres auteurs à ce sujet ont été tenu pour véridiques par Cuvier.
Il est curieux de rapprocher le dessin de Stradan de l'ouvrage de J.-P. Bellori, où sont gravées les peintures de la sépulture des Nasons, découvertes en 1675, postérieurement à la publication de Stradan. Celle qui représente la chasse aux miroirs a été reproduite par le Magasin Pittoresque (1).
Claudien a fait allusion à la chasse au tigre à l'aide du miroir, et c'est peut être cet animal que le dessinateur moderne et le peintre ancien ont voulu figurer: en réalité, les deux artistes n'ont représenté que des panthères. Habitantes des régions africaines, la panthère fut de bonne heure transplantée en Europe, et elle figura dès l'origine du christianisme aux jeux sanglants des Romains.
On conservait encore au quatorzième siècle le souvenir de la chasse du tigre au miroir, et le livre des légendes de le Roux de Lincy en fait foi. Dans un petit poëme didactique qu'il reproduit et qui contient en abrégé les merveilles de l'Inde, on raconte en vers d'une étrange naïveté les croyances qui circulaient alors (2). Ce ne fut que deux cents ans plus tard qu'on eut de nouveau en Europe des notions certaines sur les dimensions et les mœurs des grands félins, et l'on ne connut, à vrai dire, qu'en l'année 1550 les tigres du Bengale, alors que le médecin du plus puissant roi de l'Inde, Garcia da Orta, eut publié ses observations d'histoire naturelle. Le judicieux Louis Varthema, qui voyageait dans les Indes en l'année 1506 et qui fit évanouir tant de contes accrédités avant lui sur l'éléphant, ne dira rien des tigres.
Quelque étrange que puisse paraître le moyen indiqué par J. Stradan pour s'emparer de ces bêtes féroces sans coup férir, nous pouvons affirmer que ce mode de capture d'un animal vraiment formidable se pratiquait naguère encore en Amérique du Sud, où certains jaguars atteignent parfois des dimensions très-voisines de celles qu'on remarque chez le tigre royal. Pour rester dans la vérité, néanmoins, il faut rappeler ici qu'un appât substantiel est substitué dans le piège au beau miroir que Stradan a dressé au fond de la trappe où la tigresse croit voir un de ses petits devenu prisonnier. Au lieu de la glace trompeuse, on suspend une pièce sanglante de chair, et ce n'est pas aux tendres sentiments du terrible animal que l'on s'adresse, c'est son appétit seulement qu'on excite. Le récit de cette chasse nous a été fait par un des voyageurs les plus sincères et l'un des observateurs les plus judicieux que la France ait jamais possédés, Alcide d'Orbigny. Des traces de tigre s'étaient montrés, sur le sable, dans la cour d'une maison de Santa-Ana, au pays des Chiquitos: 
"Cette apparition, dit-il, mit toute la maison en émoi. On construisit bientôt en dehors une cage formée de grosses branches d'arbre; on y attacha de la viande fraîche, en établissant une porte à bascule qui devait se fermer dès qu'on toucherait à la viande. Ce stratagème, usité partout où ces animaux sont communs, réussit la seconde nuit. Au point du jour, on vint m'en prévenir. Rien n'était effrayant comme ce jaguar furieux s'élançant sur les barreaux de sa cage dès qu'on s'en approchait, et faisant voler en éclats d'écorce avec ses griffes acérées. C'était réellement un beau spectacle, auquel pourtant personne ne prenait plaisir dans la crainte qu'un des efforts du féroce animal ne vint à rompre ses liens. Abattu lorsqu'il se croyait seul, ses yeux étincelaient à la moindre approche. Alors, il se cramponnait à ses barreaux, ébranlant toute sa cage pour en sortir et pour se jeter sur les spectateurs. La peur de le voir s'échapper fit désirer sa mort. Une balle mit fin à la rage du prisonnier, et ramena la tranquillité dans Santa-Ana."
Les jaguars de grandes dimensions ne sont plus très communs dans l'Amérique du Sud; il n'en est pas de même à l'égard des tigres dans l'Hindoustan, puisque l'on a calculé en dernier lieu que 13.400 personnes avaient perdu la vie en moins de six ans sous la dent cruelle de ces animaux, seulement dans la province du Bengale; 10.000 individus succombant annuellement dans les autres parties de la péninsule. Il serait curieux qu'en appliquant à leurs pièges les progrès de la mécanique moderne, les chasses fantastiques de Stradan fissent penser à un moyen fort simple de destruction auquel on n'avait plus songé, et que l'engin si simple des chasseurs de Santa-Ana mit fin dans l'Inde aux funestes hécatombes que nous signalent les journaux d'Orient.
A l'époque où fut exécutée la gravure de Stradan, les grands félins dont l'empire du Maroc était infesté, lions ou panthères, étaient pris journellement dans des pièges ayant de l'analogie avec celui que représente notre figure; l'appât seulement était de nature bien différente. Écoutons un moment Mouette, ce vieux voyageur qui expia par onze ans d'esclavage son goût pour les excursions lointaines. Voici comment il raconte cette chasse sans péril:
"Ils font une matemore (masmora) assez profonde, sur la bouche de laquelle ils mettent une trappe attachée par un pivot qui demeure toujours en balance; l'on met sur ce pivot un mouton mort, et lorsque le lion descend de la montagne et qu'il sent cette viande, il en approche afin de la manger; mais quand il a posé le pied de devant sur la trappe, il trébuche dans le matemore, la tête la première. A côté de cette matemore, il y en a une autre faite comme une fosse, de la profondeur de l'autre, dans laquelle il y a un grand coffre fait comme une souricière, dans le fond duquel on met un quartier de mouton; or, comme il y a communication d'une matemore à l'autre par un trou que l'on a fait exprès, l'on met le bout de ce coffre qui demeure ouvert devant cette embouchure, afin que, quand le lion aura faim, il entre dedans et se trouve pris, comme pourroit être prise une souris dans une souricière. Il y a aussi à ce coffre de grands anneaux de fer aux quatre coins pour tenir les cordes avec lesquelles on le tire en haut, et pour l'attacher ensuite sur quelque cheval pour mener le lion au prochain alcayde, qui se donne le divertissement de le faire mourir, ou bien, lorsqu'ils veulent tuer cet animal, ils le massacrent à coups de lance dans la première matemore où il est tombé." (3)


(1) Tome XXXVIII, 1870, p.112. Voici le titre du livre de Bellori: Picturæ antiquæ cryptarum romanorum et sepulchri Nasonum, delineatæ, et expressæ ad archerypa, a Petro sancti Bartholi et Fransisco ejus filio, descriptæ vero et illustratæ à Johanne Petro Bellorio etM. A. Caussco; opus latine redditum Romæ, 1750, in-fol. La première édition a paru en langue italienne vers 1680.
(2) Le Livre des Légendes, Introduction, p. 213. Paris, 1836, in-8.
                          Unes grans biestes i a en Ynde,
                          Trop fières, qui ont couleur inde (bleue)
                          Et cleres taches par lors cors,
                          Qui sont si crueuses et fors.
                          Tigres ensi les appielon,
                          Et keurent de si grant rendon,
                          Que quand li venéour i sont,
                          Jamais d'iluec n'escaperoient
                          Si par la voie ne jetoient
                          Miroir de voir (de verre), et quand voient,
                          Les ymages si les conjoient,
                          Et cuident soient lor faon.
(3) Relation de la captivité du sieur Mouette dans les royaumes de Fez et de Maroc. Paris, 1683, in-12.

Magasin Pittoresque, 1874.

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