vendredi 1 août 2014

Ceux dont on parle.

Carolus Duran.


M. Charles-Auguste-Emile Durand aura bientôt soixante-six ans: c'est un homme robuste, d'une activité inlassable, grand amateur d'escrime; il peint ses toiles debout, et se promène continuellement dans son atelier. Il ne peut tenir en place et a toujours, comme on dit, le diable au corps. Mais il ne s'agite pas dans le vide, car c'est un travailleur acharné. Comment ne pas l'être lorsque d'un coup de pinceau on transforme l'ocre jaune en louis d'or?
Pour un peintre d'un si rare mérite, il eût été bien banal de s'appeler Charles Durand, tandis qu'en traduisant Charles en latin, et en supprimant une lettre à Durand, on obtenait un nom tout à fait distingué. M. Carolus Duran est aussi coquet de sa personne que de son nom, d'une coquetterie presque féminine: ses cheveux bouclés sont séparés avec soin en deux parties égales; des manchettes de dentelle entourent ses poignets, et l'un d'eux est orné d'un riche bracelet. Aussi les succès mondains de M. Carolus Duran sont-ils légendaires.



Ce qu'il y a de remarquable dans cet artiste, outre les délicatesses de sa mise et l'exubérance de sa nature, c'est qu'il s'est fait lui-même. Le seul professeur qu'il ait eu fut M. Souchon, directeur de l'école municipale de Lille. Le disciple eut bientôt fait de dépasser le maître.
Bien qu'il ait exécuté des ouvrages de genres divers, paysages, scènes religieuses ou historiques, c'est surtout comme portraitiste qu'il s'est fait une réputation... et une fortune. Pendant dix ans, en effet, il n'a envoyé au Salon que des portraits, mais non pas toutes sortes de portraits: M. Carolus Duran ne travaille que dans le grand monde: il lui faut des messieurs en redingote et des dames en robes de soie. Un pauvre diable, fût-il fait comme Apollon, ne peut pas l'intéresser: il ne paierait pas.
C'est que la question des gros sous n'est pas indifférente à M. Carolus Duran: en 1882 (il n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais il était depuis longtemps célèbre), l'Etat lui proposa d'acheter pour huit mille francs un tableau qu'il avait exposé au Salon: La mise au tombeau. Huit mille francs! Y pensait-on! M. Carolus Duran répondit avec bienveillance qu'il était touché de cette offre, mais qu'il ne pouvait l'accepter, parce qu'il voulait cinquante mille francs de cette toile. Il faut croire que les commandes diminuèrent par la suite, car six ans plus tard il accepta de vendre pour deux mille cinq cents francs le portrait du peintre Français.
De tels moyens d'existence permettent d'être indépendant: M. Carolus Duran ne se plie à aucune règle ni à aucune volonté; il fut l'un des plus ardents promoteurs de la scission qui se produisit en 1890 dans la Société des Artistes français et qui aboutit à la création de la Société nationale des Beaux-Arts, dont il est le président vénéré.
Afin de montrer que ses facultés n'étaient point bornées, il s'est essayé à la sculpture, et a exposé notamment en 1873 le buste en bronze de sa femme qui, piquée d'une noble émulation, a exposée elle-même des portraits au pastel qui lui ont valu en 1875 une médaille de troisième classe: on ne pouvait faire moins pour Mme Carolus Duran; on ne pouvait faire plus.

                                                                                                                   Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1903.

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