samedi 22 mars 2014

La vraie Corée.

La vraie Corée.


Voici enfin un français qui connait la Corée, qui en parle autrement que par ouï-dire, qui a vécu là-bas, au pays du Matin calme, parmi les hommes aux chapeaux en tronc de cône, aux redingotes en fibre d'ortie, aux patins de bois et aux chignons enfermés dans des serre-tête en crin de cheval. Ce Français à nom Georges Ducrocq. Je vous recommande son petit livre: Pauvre et douce Corée. Le livre est court, pas même cent pages, et il est plein de choses et, quand on l'a fermé, on a, de la Corée et de la vie coréenne, une impression très différente de celle que nous en donnaient les reportage hâtifs des grands quotidiens.
Les habitants d'abord. Il y a en eux, si l'on en croit M. Ducrocq, un élément qui n'est ni japonais, ni chinois. De fait, ils sont grands, fortement charpentés; leurs yeux ne sont pas bridés; leur front saillant, poli et découvert, ressemble au front des Bretons. Et les femmes aussi sont grandes, élancées, la taille souple, les yeux noirs et veloutés. Leur luxe aux uns et aux autres c'est la chevelure.
"Il faut qu'une Coréenne soit au dernier degré de la misère pour vendre sa chevelure à un perruquier chinois. Personne n'y met le ciseau; les hommes la portent en chignon et maintiennent l'extrémité du toupet par un bout de corail rouge; les adolescents en font une natte; les femmes du peuple, un diadème qui leur sert de coussinet pour les fardeaux; les élégantes, des bandeaux collés sur le haut du front et noués sous la nuque avec une épingle d'argent."
Le costume des hommes est blanc de la tête aux pieds: vestes, pantalons, souliers, bonnets, il n'est que nos pierrots ou nos meuniers qui puissent donner une idée approximative des Coréens. Et ce blanc immaculé est si bien une particularité, un trait de mœurs national, que, loin de chez lui, dans les régions où il s'expatrie, le Coréen reste fidèle à son habit neigeux, tout en toile, été comme hiver, et sur lequel, les froids venus, il jette seulement un pardessus en fibre d'ortie. Seuls, les femmes et les enfants ont droit aux couleurs tendres, au bleu de ciel, aux tons saumonés, au gris perle; les Coréennes, embarrassées dans de grandes crinolines, les jupes remontant jusque sous l'aisselle, disparaissent dans de grands manteaux de soie aux manches flottantes et au capuchon hermétiquement fermé.
Ce capuchon, pour les hommes, est remplacé par un chapeau. Mais quel chapeau! Sauf à la campagne et dans le bas peuple des villes, tous les Coréens sont coiffés de hauts-de-forme cylindriques à larges bords, perchés sur le sommet de leur chignon, et qui, ne diffèrent que par la qualité du crin.
"On porte  un chapeau selon sa fortune et son rang: aux particuliers, des fibres de bambous; aux gentilshommes, des soie de sanglier."
Il n'y a qu'un cas où le Coréen de bonne compagnie remplace son chapeau par un bonnet de chanvre: c'est quand il est en deuil; il ajoute alors au bonnet un petit écran posé devant sa bouche, signe qu'il est contraint au silence par son deuil et qu'il est inconvenant de lui adresser la parole.
Ce deuil, très rigoureux, dure plusieurs mois. On connait qu'il y a un mort dans la ville au va-et-vient inaccoutumé que font les lanternes, à la tombée du jour, autour de sa demeure. Les enterrements coréens ont en effet lieu la nuit et l'usage est de louer des porteurs de lanternes, en aussi grand nombre que possible, pour grossir le cortège. Deux corbillards attendent devant la porte du défunt: le premier qui est laissé vide exprès pour tromper et dépister le diable; le second qui contient le mort, plié dans un petit cercueil, et qui est pavoisé de bandeaux de chanvre et de guirlandes de papier. Les fils du défunt montent sur ce char, à côté de leur père; les habits déchirés, les cheveux en désordre, ils agitent des sonnettes et poussent d'affreux gémissements, que répètent en écho les pleureurs à gages et les amis de la famille.
Les mariages sont aussi l'occasion d'un défilé par les rues, mais d'un défilé en plein jour et de bruyante allégresse. En tête, les demoiselles d'honneur, habillées de soie neuve et cassante, le savant échafaudage de leurs cheveux piqué de fleurs et de rubans. 
"Les servantes les suivent avec les cadeaux dans des mouchoirs de soie, puis les enfants qui portent comme des reliques les canards de bois peint, image naïve de la fidélité conjugale. Le petit frère de la mariée vient tout seul, sur un poney qu'il cravache, paré comme un prince, fier comme un roi, persuadé qu'il est le triomphateur du jour. Le marié arrive derrière, à cheval, au grand trot; un valet tient la bride. Serré dans un étui de soie, les cheveux cachés dans un filet de crin orné de deux ailettes, c'est souvent un tout jeune homme imberbe, marié par ses parents et qui s'amuse de cette fête comme un enfant. Enfin sur la dernière monture, un paquet tremblant de linge et de soie d'où sort une main brune où brille l'anneau nuptial; c'est la mariée."
Les tempes épilées, le visage tatouée d'une rosace sur les joues, d'une étoile sur le front, les lèvres fardées, les cils peints et collés, les narines et les oreilles cachetées, elle a l'air d'une idole plus que d'une femme. Mais la déesse de la veille ne tardera pas à se réveiller esclave: levée au petit jour, elle commencera dès le lendemain de ses noces son rude apprentissage domestique. A elle de nettoyer la maison, d'apprêter le riz et le bouillon de chien ou de citrouille, de brosser les vêtements du mari, etc, etc.
"Heureuses, dit M. Ducrocq, celles qui tombent sur un homme fidèle et indulgent, qui autorise les visites à la voisine et les cabinets de lecture!"
Car les Coréennes sont de grandes liseuses de romans. Il y a tout une littérature sentimentales, imprimée sur papier à chandelle, qu'on débite à bon marché dans les librairies de Séoul et de Chemulpo...
Les maisons coréennes sont fort simples: quatre murs de torchis, des lattes, une toiture en paille chez les pauvres, en tuile ou faïence bleue chez les riches, voilà pour l'extérieur. L'intérieur n'a qu'une ou deux pièces qui, sur la rue, prennent jour par une lucarne ou un treillis de bambou vitré de papier, mais sont largement éclairées du côté de la cour. Cette cour, chez les mandarins, prend quelquefois les proportions d'un vrai parc; même chez les Coréens de la plus basse classe, on y trouve tout au moins quelques plants de fleurs. Pour les jours de pluie ou d'hiver, quand ils ne peuvent jouir de la campagne, les Coréens ont des paravents qui leur en donnent l'illusion.
"Leurs peintres ont le talent de jeter sur le morceau de soie une branche d'épine en fleur, un vol de cigognes, une libellule, ou simplement une rose qui meurt dans un vase de bronze; et, comme ils improvisent, leurs dessins sont capricieux et vivants comme la nature même."
Ces peintres, les potiers, les chapeliers, les cordonniers, les quincailliers, les ébénistes, les tisseurs et surtout les parcheminiers, c'est toute la Corée industrielle. Le Coréen n'a qu'un passion et qu'il satisfait de son mieux; il aime à s'instruire; il ne fréquente pas que ses écoles, il fréquente aussi celles de nos missionnaires. Le catholicisme fait de grands progrès parmi eux: la cathédrale de Séoul est à peine assez grande pour contenir les catéchumènes des deux sexes.
"Pauvre et douce Corée" dit M. Ducrocq. Et, quand on a lu son livre, il n'est pas possible de ne pas souscrire au titre qu'il lui a donné, de ne pas reconnaître avec lui qu'il n'a pas l'ombre de méchanceté dans ce gentil peuple, affiné, puéril et rêveur, sur lequel se sont abattus les Japonais et qui agonise sans un cri, sans une plainte, aux griffes de ces rapaces.

                                                                                                        Charles Le Goffic.

L'Ouvrier, n°5, Journal paraissant le mercredi et le samedi, 18 mai 1904.

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