dimanche 22 décembre 2013

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

D'ordinaire la mort est triste, mais un éternel repos la suit. Voici tout au contraire une mort qui a été infiniment gaie, mais qui a eu des suites bien funestes.
La femme Ripault, blanchisseuse, mariée à un ouvrier serrurier, avait une liaison intime avec Bouyer, ciseleur de son état. Tous deux étaient las de la vie; ils voulaient s'envoler ensemble vers les régions célestes, où l'âme n'a plus qu'à se livrer à des douceurs nouvelles et infinies.
Un jour, il y a peu de temps de cela, ils se réunirent dans le domicile de la femme Ripault, pendant la journée de travail du mari. Ils allumèrent un large réchaud, le placèrent près du lit; puis, étendus sur cette couche, ils expirèrent lentement ensemble.
Mais, pendant les préparatifs de ce suicide, voici la lettre que la blanchisseuse écrivait et laissait sur la table, à l'adresse de son mari:

                  "Mon Achille,
" Quand tu rentreras, tu me trouveras morte, parce que je ne pouvais plus vivre avec toi: je te détestais trop. Je préfère mourir avec Jules, qui veut bien me tenir compagnie dans ma partie de campagne. Je demande donc d'être près de lui dans la voiture, et près de lui aussi dans la campagne où nous allons. C'est mon vœu le plus cher, après celui d'être séparé de toi.

                                                                                                        Ta Pauline."

Mais voici qu'un voisin sent une affreuse odeur de fumée et, aidé du concierge, enfonce la porte. Autre chose encore: les amants n'étaient pas tout à fait morts; on les transporta à l'hospice, où, après quelques jours de souffrance, tous deux reviennent à la vie.
Le tribunal correctionnel s'étant emparé de l'affaire, a trouvé le délit d'adultère constaté par cette union de la mort qu'ils voulaient trouver ensemble, et les a condamnés chacun à deux années de prison.
La morale de ceci, c'est qu'il ne faut ni vivre ni mourir avec un autre que son mari.
On vient de calculer que le Juif Errant, faisant maintenant pour la cinquième fois le tour de la terre, depuis mille huit cent vingt-trois ans qu'il est en route, ne parcourt que dix mètres quatre-vingt-sept centimètres par heure.
Cet heureux marcheur, qui ne se fatigue pas, est de plus soustrait aux accidents de voyages et aux dangers sans nombre auxquels sont assaillis les piétons dans Paris. L'hiver est surtout le temps où maintes personnes sont renversées par les voitures; et un exemple vient de prouver que ces chutes peuvent avoir d'autres inconvénients encore que les bras et les jambes cassés jusqu'ici.
Avant-hier, un employé des chemins de fer se rendait à la Banque pour y faire un versement. Comme il descendait d'omnibus à l'extrémité du quai Saint-Clair, il fut renversé par un fiacre et foulé aux pieds des chevaux. Il eut cependant la force de se lever, et, se dérobant à la foule qui s'était amassée autour de lui, il alla à la Banque faire son payement. Mais en sortant de là au bout de quelques minutes, il se mit à gesticuler et vociférer comme un homme en proie à une excitation extraordinaire. 
On le conduisit alors à la pharmacie Mouchon, où on se contenta d'abord de lui administrer un cordial. Mais, le délire ayant continué, le pharmacien et un médecin appelé reconnurent que, par suite d'une lésion au cerveau, le malheureux était fou et sans espoir de guérison.
Les employés de chemins de fer étaient en veine de malheur. En même temps que ceci se passait, le sieur B..., attaché à l'administration de l'Ouest, venait d'avoir avec sa femme une discussion assez vive, et lui disait: "Ma chère amie, je vois que nous ne pourrons jamais nous entendre. Adieu."
Il entra dans sa chambre. Le soir, sa femme ne l'en ayant pas vu ressortir, se hasarda à y pénétrer. Elle trouva le sieur B...étendu sur son lit, le visage entièrement décomposé, et qui lui dit assez tranquillement qu'il venait de s'empoisonner.
En effet, il avait simplement versé une boite d'allumettes chimiques dans un verre d'eau, et, lorsque l'eau avait été saturée de phosphore, il l'avait avalée. Un médecin, immédiatement appelé, n'arriva que pour assister au dernier soupir.
Ces temps sombres portent à toutes sortes de crime: un drame affreux s'est accompli, cette semaine, rue de Grenelle-Saint-Germain.
Les époux X..., domiciliés dans cette rue, avaient toujours vécus dans la meilleure intelligence; l'emploi qu'occupait le mari, l'ordre et l'économie de la femme, entretenaient l'aisance dans la maison.
La dame X... avait eu, au commencement de l'année, un enfant qu'elle allaitait elle-même.
Jeudi dernier, vers dix heures du matin, le sieur X..., rentrant pour déjeuner, ne trouva à la maison, ni sa femme ni son enfant. Il s'informe près des voisins. Vers huit heures du matin, on avait vu descendre la jeune femme, portant son enfant dans les bras, et qui avait du rester dans les dépendances de la maison, car le concierge ne l'avait pas vu sortir.
Le sieur X... se livra à toutes les recherches imaginables: il explora depuis le rez-de-chaussée jusqu'au grenier, frappant chez tous les locataires et finit par descendre dans la cave qui appartenait à son logement.
A peine entré, un spectacle horrible vint frapper sa vue: il aperçut, étendue sur le sol et baignée dans son sang, sa femme, qui, par un dernier mouvement pressait encore son enfant sur son sein.
Près d'elle un rasoir ouvert et ensanglanté.
L'enfant portait à la gorge une large plaie, qui avait du provoquer instantanément la mort. La mère avait au cou une blessure semblable, d'où étaient sortis des flots de sang. Ces plaies avaient été pratiquées avec le rasoir.
La jeune femme respirait encore, mais ne pouvait articuler aucune parole. Un médecin, appelé en toute hâte, a bientôt désespéré de rappeler cette malheureuse à la vie.
D'après une enquête, ouverte immédiatement, il est prouvé que, après avoir donné la mort à son enfant avec le rasoir, la dame X... s'est frappée avec la même arme. Mais on se perd en conjectures sur ce qui a pu amener ce meurtre affreux et ce suicide, et le double crime est resté jusqu'ici, entouré d'un profond mystère.

                                                                                                          Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 4 janvier 1857.

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