vendredi 4 octobre 2013

Les almées de Tunis.

Les almées de Tunis.

Chez Hadj-Hassan.

Par une belle soirée de Ramadan, ce carême musulman si joyeux, lorsque la ville de Tunis en fête prenait cet aspect féerique qui lui est particulier à cette époque de l'année, un serviteur noir, vétu d'une longue robe jaune, vint nous chercher avec des ânes, pour nous conduire chez notre ami Hadj-Hassan-ben-Moussa, riche marchand de Bab-el-Souika, chez lequel nous devions passer la soirée.
Montés sur ces petits ânes, précédés du nègre écartant à coups de courbache la valetaille qui barrait le passage dans les ruelles étroites de la ville indigène, nous arrivâmes, en courant, devant la demeure princière du seigneur Hassan, lequel attendait à la porte, en fumant son inséparable chibouck.
- Bénis soient les hôtes qu'Allah m'envoie, dit-il en nous serrant les mains; qu'ils soient seigneurs et maîtres dans ma maison.
Et il nous introduisit dans un salon somptueux, où la collation était servie.

L'intérieur d'un riche Tunisien.

Au dessus de la porte, se détachant en noir sur le fond or d'un cartouche, se lisait ces belles paroles en caractères arabes:
     Sois béni en entrant, sois béni en sortant.
L'argenterie, les porcelaines et les cristaux brillaient de toutes parts, étalant leurs rotondités scintillantes ou peinturlurées au milieu des figues de Barbarie, parmi les dattes du Djérid et les oranges de la Manoubiah.
Le traditionnel couscoussou au sucre et au safran nous fut servi; puis le nègre habillé de jaune versa sur nos doigts quelques gouttes d'une eau parfumée, en nous présentant une serviette en peluche, dans laquelle chaque convive essuie ses mains.
Hadj-Hassan se leva, se drapa dans son burnous, et, nous faisant signe de le suivre, il s'achemina vers le patio.
Il faisait une de ces nuits lumineuses d'Orient, dans lesquelles l'oeil semble plonger jusqu'au dernier rang des étoiles; des guirlandes de jasmins et de clématites, s'attachant aux balcons découpés, grimpaient jusqu'aux terrasses, laissant tomber les senteurs enivrantes de leurs grappes fleuries. Un jet d'eau gazouillait dans une vasque de marbre; un rossignol, enfermé dans quelque cage, ou blotti dans la verdure, chantait son éternel poème d'amour.

Une soirée de fête.

Le patio se montrait tout illuminé de lanternes multicolores, suspendues aux arcades mauresques; et entre deux flambeaux de cire embaumée, des coussins empilés, recouverts d'un tapis, formaient un siège fort confortable sur lequel nous prîmes place.
Au loin, on entendait comme un vague murmure, qu'accompagnaient les sons joyeux des fifres et des tambours de Basque.
Sur un signe de notre hôte, une demi-douzaine de musiciens entrèrent.
On nous servit le café et le grand nègre alluma nos pipes.
Tout à coup, un bruit épouvantable vint déchirer nos oreilles... les musiciens se mettaient d'accord, et commençait le concert...
Ces braves gens nous agaçaient les nerfs depuis un bon quart d'heure, quand un groupe de femmes fit irruption dans la cour, au son de la musique.
- Oh, oh ! dit mon voisin et ami, des almées; Hadj-Hassan, mes compliments.



Notre hôte inclina la tête et continua de fumer son narguileh.
A ce nom poètique d'almée, j'oubliais les musiciens et leur barbare musique pour ne plus penser qu'aux gracieuses danseuses !
J'avais entendu parler, dans quelques-uns de nos salons français, de ces odalisques lascives, une des joies des pays orientaux, une des principales distractions du Maure, grand amateur de farniente; aussi, je me promis d'en jouir tout à mon aise, puisque le seigneur Hassan allait étaler, devant nos yeux éblouis, une de ces pages curieuses de la vie musulmane.


Les almées.

Les almées s'avancèrent devant nous, baisèrent nos mains et se groupèrent ensuite à nos pieds, buvant notre café, fumant nos pipes.
En quelques lignes, traçons leur portrait.
C'était de ces beautés étranges et saisissantes au teint blanc comme du lait, aux yeux noirs comme ceux des gazelles du désert; de ces favorites de harem, que l'Orient garde avec un soin jaloux.
Rien de plus léger et de plus élégant que le costume de ces bayadères tunisiennes, sans lesquelles il n'y a pas de fêtes sérieuses dans la Régence.
Le sommet de la tête était recouvert d'un fez écarlate à gland d'or, d'où s'échappait une chevelure brillante et noire comme du jais, ornée de sequins. Une veste de satin rose, dessinant la taille sans la serrer à l'excès, était boutonnée jusqu'à la naissance de la gorge tenue dans un corselet en résille d'or, à travers les mailles duquel on apercevait la poitrine d'une blancheur rosée, éblouissante.
Une sorte de jupon court de gaze lamée d'or, retenu à la taille par une large ceinture écarlate, tombant à peine aux genoux, permettait de suivre le charmant contour des jambes, d'une élégance et d'une rondeur parfaites.
Les pieds étaient chaussés de babouches de cuir jaune, semées de perles; les bras ainsi que les jambes étaient ornées d'une profusion de bracelets de toute sorte, dus à la générosité des vrais croyants.
Telles étaient les houris que nous avions devant nous, et qui allaient danser les ballets de la Terpsichore orientale.

La danse des almées.

Pendant quelques instant, elles restèrent accroupies à nos pieds, se taquinant entre elles pour une goutte de café; puis sur un signe d'Hadj-Hassan, elles se levèrent, et l'une d'elles s'avança lentement vers un large tapis étendu sur les dalles de la cour.
Elle rejeta ses babouches hors du tapis, et resta, avec ses pieds nus, aux ongles teints de henné, aux phalanges chargées de bagues.
Le reste de la troupe l'entoura.
Etendant alors, d'un geste plein de grâce et de nonchalance, ses beaux bras nus, elle se mit à danser en chantant une romance que l'orchestre accompagnait en sourdine.
Autour d'elle, les étoffes brillantes flottaient et battaient l'air comme les ailes d'un bel oiseau; le cliquetis des bracelets et des anneaux, se choquant entre eux accompagnait cette danse.
Peu à peu, la danse s'anima, les talons frappèrent le sol en cadence, tandis que la teinte rose des pieds nus paraissait et disparaissait dans l'épaisseur du tapis d'Orient.
Les hanches ondulaient, pendant que les mouvements devenaient de plus en plus rapides et que la troupe de bacchantes tournoyait au milieu d'un bruit confus de chants, de cliquetis de sequins et de froissements d'étoffes.
Insensiblement, les danseuses diminuèrent la vitesse de leurs évolutions; elles s'arrêtèrent enfin toutes ensemble, imposant silence d'un geste aux musiciens.
Le cercle se brisa, les almées vinrent s'asseoir à nos pieds, laissant la jeune Mauresque seule au milieu du tapis.
Sur un rythme doux et suave, elle se prit à chanter; l'orchestre était muet. Cambrant son torse, redressant son corps, projetant en avant sa poitrine couverte d'une résille d'or, elle s'avança à petits pas, comme à regret, vers notre hôte; elle semblait plongée dans une profonde extase. Sa chanson devient plus langoureuse, plus passionnée, puis cesse par degrés.
La tête renversée en arrière, les bras roidis, l'almée semble lutter contre une force invinsible  qui l'entraîne vers Hadj-Hassan; ses grands yeux noirs expriment une sorte d'égarement sauvage; elle s'arrête enfin devant notre hôte.
Hadj-Hassan lâcha le tuyau de son narguileh, et regarda fixement les yeux de la Mauresque qui paraissait hésiter.
Tout à coup, poussant un cri sourd et prolongé, l'almée s'approcha vivement du marchand, qui lui couvrait le front de petites pièces d'or.
Hadj-Hassan avait repris le tuyau de velours rouge qui conduisait à ses lèvres la fumée parfumée de sa pipe.
Un serviteur apporta du café et des cigarettes aux almées, qui riaient en nous montrant leurs belles dents blanches. Alors Hadj-Hassan se tourna vers moi et gravement me dit:
- Quand ton maître, le pacha des Français, arrivera à Tunis, je le convierai dans ma maison et ferai devant lui danser les almées. Il en viendra de partout, en foule; elles l'entoureront, le presseront, le charmeront et ne le laiseront regagner son palais de France que lorsqu'il aura couvert leur front blanc de toutes les pièces d'or de sa bourse.
Nous verrons si Hadj-Hassan a tenu parole.
                       
                                                                                                          P. Noella.

Quand le numéro de Mon Dimanche paraîtra, M. Loubet sera près d'arriver à Tunis.Verra-t-il les almées? Viendront-elles, en se prosternant devant lui, se faire coller sur le front des pièces d'or à l'effigie de la République ? Ce que sont les almées de Tunis, M. P. Noella nous le dit dans les souvenirs que nous publions ici, et qui seront lus avec le plus grand intérêt.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 avril 1903.

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