mercredi 21 août 2013

Le jour de l'an, à Paris.

Le jour de l'an, à Paris.

Ce jour-là, le Parisien affecte une physionomie particulière. Quel qu'il soit, il porte un pantalon crotté et un paquet sous le bras. Il a l'air ennuyé, fatigué, excédé, tout en conservant sur ses lèvres un sourire niais.
A peine sorti de chez lui, il cherche un fiacre et n'en trouve pas. Forcé d'aller à pied, il presse le pas et se crotte, se crotte plus que jamais. Le jour de l'an est généralement sale à Paris. Un Parisien en tournée d'étrennes est obligé de se faire cirer et nettoyer douze fois dans la journée. S'il économise sur son fiacre, il se ruine en décrotteurs.
Le Parisien du jour de l'an fait de quinze à vingt visites dans la journée, avec son éternel paquet sous le bras. Et ce paquet, il le renouvelle sans cesse.
Le Parisien marche d'un pas rapide. Il n'a pas le temps de flâner. Malgré le froid, il transpire à faire pitié. Son sourire fait mal à voir. On sent qu'il n'est pas naturel. Ses lèvres même dans la rue ont des mouvements mécaniques à la fois uniformes et monotones. On devine ce qui en est sorti et ce qui va encore en sortir: une mastication de clichés désespérants tels que: - Je vous la souhaite - Comment va monsieur votre mari - Ah! quels charmants enfants - De grâce ne me remerciez pas, c'est la moindre des choses que nous vous devions - Heureux de vous voir en bonne santé - Bonne et heureuse et accompagnée de plusieurs autres - Quel temps affreux - Mme votre belle-mère va bien ? - Et Mme votre tante ? - Et votre excellent oncle ? - Et votre frère ? - Et votre soeur ? - C'est un jour bien occupé que le jour de l'an, mais il n'arrive qu'une fois en douze mois. ( cette réflexion est rare parce qu'elle est moins banale.)
Le Parisien mange des bonbons partout où il va et s'en dégoûte pour le restant de l'année. Quand le soir, il rentre de sa tournée, il se met en pantoufles et s'abandonne aux joies de la famille dans un rare état d'affaissement et de désespérance. Autour de lui, ses enfants soufflent dans des trompettes, battent du tambour ou lancent des ballons en caoutchouc à travers les faïences et les cristaux. Madame arrange ses fleurs sur tous les meubles et étale ses boites sur toutes les tables. Les domestiques, gorgés de louis, font du bruit dans la cuisine. Le Parisien, aplati, vidé, vanné, ruiné, souffre en silence. Il n'attend rien, il a tout donné.

                                                                                                                  Labruyère.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 décembre 1902.

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