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mardi 7 août 2018

Le ver rongeur.

Le ver rongeur.

Il y en a de plusieurs espèces:
Les députés conservateurs qui s'inquiètent avant tout de conserver leurs sinécures;
Les électeurs bien pensans et qui veulent être bien pansés;
Les journalistes ministériels, aussi désintéressés que les patrons dont ils prônent le désintéressement;
Certains professeurs du Collège de France, dont l'unique profession est de ne rien professer;
Les publicistes négrophobes qui prostituent leurs colonnes aux colons;
Les jeunes provinciaux qui viennent étudier à Paris, aux frais de leurs parens, le carambolage et le doublé dans le voisinage de l'Ecole de droit, ou la bouillotte et le domino dans le quartier de l'Ecole de médecine;
Les lorettes qui vivent d'amour et d'eau fraîche;
Les premières chanteuses, qui font chanter leur directeur plus souvent qu'elles ne chantent elles-mêmes;
Les auteurs à primes, les gérans de sociétés en commandite, les missionnaries scientifiques, les gros fonctionnaires à petite besogne, les gouvernemens à bon marché, les aides-de-camp d'antichambre, les courtisans, l'intendant de la liste civile, et bien d'autres encore appartiennent à la grande famille des vers rongeurs.
Toutefois, ce n'est pas d'eux que nous voulons parler, mais d'autre chose. Notre ver-rongeur est, pour nous, en référer à l'appellation vulgaire, un cabriolet* de remise loué à l'heure. Nous ne parlons pas des cabriolets de place qu'il faudrait louer à la journée pour aller de la Madeleine à l'Odéon et de l'Odéon à la Bastille.
Le ver-rongeur est une distinction quasi-aristocratique dont on peut se passer la fantaisie moyennant deux francs par heure, sauf le pour-boire qui est subordonné à la  générosité de chacun et varie de dix centimes à un franc. Bien des gens prennent un ver-rongeur pour se donner l'air affairé et pour éclabousser de leur luxe ceux qui ont l'humilité de croire que Dieu leur a donné des jambes pour marcher et des semelles de bottes pour affronter le pavé. Les gants paille sont l'accompagnement obligé de cette magnificence. Le gentleman qui se permet cette dépense dans un but d'ostentation a soin de se pencher sur le devant du cabriolet pour se rendre visible à l’œil nu et pour attirer sur soi l'attention.. Il salue de la main et du chapeau plutôt trois fois qu'une, telles personnes qu'il coudoirait dédaigneusement s'il les rencontrait sur le trottoir. Va-t-il en visite (et il trouve toujours le moyen de visiter quelqu'un dans cet équipage!) il se lève après dix minutes d'entretien, et si on insiste pour le retenir: "Impossible! dit-il, j'ai un ver-rongeur." Le coup est porté, sa vanité est satisfaite, et en montant sur le marche-pied, il lève la tête, afin de s'assurer si les gens qu'il vient de quitter n'ont pas mis le nez à la porte pour être témoins de son triomphe.
Je connais même des élégans râpés qui, malgré la boue récente dont leur pantalon et leur chaussure sont maculés, allèguent toujours le ver-rongeur qui les attend à la porte, quand l'appartement qu'ils visitent n'a aucun jour sur la rue. Si, par excès de politesse inopportune, on s'avisait de les reconduire jusqu'au bas de l'escalier, on les verrait piteusement suivre la ligne des piétons en attendant l'omnibus prolétaire,  à supposer qu'ils fussent pourvus de trente centimes. Il est vrai qu'en pareille circonstance, avec un peu de sang-froid, ils pourraient rejeter la faute sur l'infâme cocher, qui, payé d'avance, aurait eu l'indélicatesse de ne pas les attendre.
Arthur entre chez vous au moment où vous mettez la dernière main à votre toilette; il a monté l'escalier quatre à quatre et arrive essoufflé:
- Vous alliez sortir? demande-t-il après avoir à demi repris haleine.
- En effet; aviez-vous besoin de moi?
- Non pas; où alliez-vous?
- Au Palais-Royal, où j'ai rendez-vous avec un provincial qui m'a invité à déjeuner chez Véfour.
- Cela se trouve bien, j'ai un ver-rongeur, et je vous conduirai; je vais à la Banque.
- A merveille, je suis à vous dans dix minutes, un quart d'heure au plus.
- Un quart d'heure!...
- Dix minutes vous dis-je.
- Dix minutes!... Je suis trop pressé, ce sera pour une autre fois.
Voilà les gentillesses familières aux fashionnables qui cherchent moins dans l'emploi du ver-rongeur un moyen de locomotion prompt et commode qu'une occasion d'étaler leur faste à bon marché. Leur courtoisie, on le voit, n'est pas au niveau de ces démonstrations luxueuses, et leur vilainie laisse trop percer le bout de l'oreille. Cet empressement maladroit à se séparer, sous prétexte de ver-rongeur, de la personne qu'on visite, équivaut tout bonnement à ceci: "J'éprouve beaucoup de plaisir à vous voir, mais pas assez pour que je le prolonge au prix de cinquante centimes par quart d'heure." Tel est aussi le sens fort transparent de la politesse quelque peu équivoque de celui qui vous offre généreusement de vous conduire à condition de ne pas attendre et de n'avoir pas à se détourner de son chemin.
Que le lecteur ne se méprenne pas sur nos intentions; nous signalons quelques-uns des abus auxquels donne lieu de ver-rongeur, abus dont il est bien innocent; mais Dieu nous garde de calomnier cette institution roulante et bienfaisante, pour laquelle nous professons presque autant d'estime et de sympathie que M. Hyppolyte du Vaudeville, qui en est la Providence. Dans ce siècle de progrès, où tout marche, sauf les fiacres et les omnibus, le ver-rongeur, par une honorable exception, est un véhicule précieux pour ceux qui veulent, à peu de frais, faire rapidement leur chemin.

                                                                                                                             (Charivari)

Le Salon littéraire, jeudi 11 mai 1843.

Nota de célestin Mira:

* cabriolet: