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jeudi 2 août 2018

Charles de Freycinet.

Charles de Freycinet.


Monsieur de Freycinet, président du Conseil pour la quatrième fois, est né ministre. Comme organisateur, il n'est plus contesté, et ses adversaires eux-mêmes lui accordent des parties d'homme d'Etat. Pourtant, de combien peu s'en est-il fallu que ses hautes facultés, aussi bien dans l'ordre politique que dans l'ordre militaire, restassent inoccupées et ignorées et qu'on n'ait connu de lui que l'ingénieur et le savant!
Lorsque M. de Freycinet, après avoir offert ses services au gouvernement de la Défense nationale, fut nommé préfet de Tarn-et-Garonne, si les républicains de ce département lui avaient fait un meilleur accueil, il y serait probablement resté pendant toute la guerre. Il eut été certes un excellent préfet, mais il n'aurait pas pu donner sa mesure ni remplir son mérite, et peut-être, à la paix, fût-il retourné tranquillement à ses études et à ses travaux. Mais sa situation dans le Tarn-et-Garonne était difficile; aussi il donna sa démission et il vint à Tours où Gambetta venait d'y arriver.
Gambetta, dès le premier entretien qu'il eut avec M. de Freycinet, fut frappé de la lucidité de son esprit, de la justesse de ses vues sur l'organisation de la défense, de sa résolution de ne pas se laisser entraver par la vieille bureaucratie militaire, de sa confiance dans le succès possible. Il comprit qu'il avait mis la main sur l'homme qui pouvait le mieux le seconder dans l'oeuvre à laquelle il allait se vouer. M. de Freycinet fut nommé délégué à la Guerre; il fut le premier de cette phalange d'ingénieurs et de savants de tout ordre qui entouraient, à Tours et à Bordeaux, le jeune ministre de la Guerre et qui l'aidèrent à porter le poids de la résistance à l'Allemagne. "J'ai mis en réquisition et en oeuvre, écrivait Gambetta au gouvernement de Paris, toutes les intelligences et toutes les aptitudes des hommes de sciences et d'industrie."
On a dit que Gambetta avait été l'âme de la défense. Ceux-là seuls qui ne l'ont pas quitté pendant ces longs mois d'espérances toujours trompées et toujours renaissantes, peuvent savoir à quel point cette expression est vraie. Au milieu des plus effroyables difficultés et des désastres qui s'accumulaient, attelé jour et nuit au plus rude labeur qu'il ait été donné à un homme d'accomplir, il n'a jamais été une minute effleuré par le découragement. Il animait tout, il enflammait tout. Cette force, par sa seule expansion, créait des forces autour d'elle. Jamais découragé, il n'admettait pas qu'on le fût à côté de lui. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé à nous tous, les jours de mauvaises nouvelles, et ils étaient fréquents, d'arriver près de lui désespérés! au bout de quelques minutes, sa vaillance nous gagnait et on retournait avec un nouveau ressort, avec une nouvelle ardeur, à son poste de combat ou de travail. Vous vous en souvenez, n'est-ce pas, Monsieur de Freycinet?
La récompense de Gambetta et de M. de Frecynet fut un débordement d'injures et de calomnies. C'est en France seulement que pendant des années on ne leur rendit pas justice. On assista, les énormes volumes publiés par la Commission d'enquête sur les actes du 4 septembre en font foi, à la revanche des défaillances, des lâchetés, des trahisons. Oui, on a honte aujourd'hui de s'en souvenir; la réaction sembla n'avoir qu'une pensée: déshonorer l'admirable mouvement de résistance patriotique de la France et perdre ceux qui, jusqu'au bout, n'avaient pas désespéré. M. de Freycinet fut le plus attaqué. En le frappant, c'est Gambetta qu'on visait. Quoi, cet avocat et cet ingénieur se sont permis d'improviser des armées et de mettre en ligne six cent mille hommes! Quoi, ces jeunes armées ont résisté cinq mois aux troupes prussiennes! La situation était terrible, il n'y avait plus d'armées et il n'y avait plus de cadres, les magasins et les arsenaux étaient vides, il fallait tout créer et tout improviser, organiser en se battant et de battre en organisant. Cet avocat et cet ingénieur n'ont pas hésité. Pour sauver la patrie, pour l'honneur de la France, ils n'ont pas reculé devant les responsabilités, et ils se sont mis résolument à l'oeuvre. Nous avons été vaincus, mais qu'on ne s'y trompe pas: c'est cette résistance suprême qui a fait la France grande, malgré la défaite, devant le monde. C'est pour cela que les uns la respectent et que les autres la craignent.
Pendant des années, ça été le mot d'ordre de dire que Gambetta et M. de Freycinet avaient tout perdu, tout désorganisé, et que c'était leur faute si les généraux avaient été battus. La réponse était trop facile. Gambetta et M. de Freycinet n'ont rien pu perdre ni rien désorganiser, attendu que quand ils sont arrivés à Tours, rien n'existait, rien absolument n'était organisé. Armée, cadres, matériel, tout a été créé et créé de toutes pièces par eux. Quant aux généraux, il est bien vrai que sans Gambetta et M. de Freycinet, ils n'auraient pas été battus, vu qu'ils ne se seraient pas battus du tout, n'ayant ni armées à commander ni soldats à conduire.
Pour tous les esprits de bonne foi, d'ailleurs,  la vérité éclatait. un homme qui ne pouvait pas être suspect de partialité pour les chefs de la Défense nationale, le général Borel, ancien chef d'état-major du maréchal Mac-Mahon, successivement, pendant la guerre, chef d'état-major des généraux d'Aurelles, de Paladine et Bourbaki, s'exprimait ainsi: "L'administration de la Guerre du 10 octobre 1870 a fait tout ce qu'il était possible de faire. Je doute qu'aucune administration eût pu faire davantage. Il y a eu un homme qui a vu de près les choses dont il parle. Et hier, M. de Bismarck, dans une de ces confidences où il s'abandonne depuis qu'il est tombé du pouvoir, ne disait-il pas: "Nous avons connu à nos dépens M. de Freycinet, il y a vingt ans; nos généraux ont apprécié tout le parti qu'il a tiré d'une situation alors désespérée: il s'est révélé à nous comme un homme de guerre de premier ordre; mais nous jugeons mieux encore son mérite depuis qu'il a eu le loisir d'organiser  une armée défensive en temps de paix."



M. de Freycinet eut une première réparation lorsqu'en 1876, à peine élu sénateur, il fut nommé par une commission presque entièrement composée de généraux, rapporteur de la loi sur l'administration de l'armée.
L'espace qui m'est départi ici ne me permet pas de m'étendre sur les actes de M. de Freycinet depuis le jours où il fut nommé, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, ministre des Travaux publics. Il me faudrait beaucoup de pages pour étudier l'homme politique, le président du Conseil, pour parler comme il conviendrait de cet admirable plan des chemins de fer, qu'un spirituel adversaire n'a pu appeler les Folies Freycinet que parce que les influences locales et parlementaires l'avaient détourné de sa conception première;  pour examiner l'affaire des décrets, pour discuter de cette page de la vie de M. de Freycinet, où un cruel déchirement s'est produit entre lui et ses meilleurs amis, et où, à mon avis, il s'est trompé gravement.
Orateur d'affaires de tout premier ordre, M. de Freycinet apporte dans les débats parlementaires une merveilleuse limpidité de parole. Sa petite voix porte comme celle de M. Thiers. Il est sans pareil dans l'art d'évoluer entre les groupes, de glisser sur les difficultés. Il est le ministre désigné de la conciliation entre les partis républicains.
Je sais bien ce qui lui manque. Républicain de conviction raisonnée, et non pas d'origine ni de passion, il est venu tard à la politique et il n'en a pas les ardeurs, ni même le goût. Bien des questions qui nous tiennent au cœur le laissent au fond indifférent, et il ne s'en occupe, il ne prend parti que parce qu'il y est obligé. De là, chez un homme qui a fait preuve dans les plus graves circonstances d'une extraordinaire rapidité de décision, un esprit d'hésitation, une tendance à ajourner, à temporiser dès qu'il s'agit des choses de pure politique. Il ne donne pas assez l'orientation; il la reçoit plutôt du dehors. Dans cette courte étude, où je veux être sincère, je devais indiquer ces réserves.
J'ai dit ce qu'avait été en 1870 M. de Freycinet; il a droit à une part de la reconnaissance que la France a voué à Gambetta. Aujourd'hui le ministre civil de la Guerre, après avoir eu à lutter contre des préventions qui s'adressaient à sa personne et à l'institution elle-même, est unanimement accepté. Il a su mériter la confiance des chefs de l'armée. L'ancien délégué à la Guerre pourra ainsi, avec une autorité et une compétence reconnues par tous, mettre la dernière main, apporter les derniers perfectionnements à notre organisation militaire. c'est une heureuse fortune.

                                                                                                                      Ranc.




Revue illustrée, juin 1890- Décembre 1890.