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jeudi 26 juillet 2018

La vérité sur les drames en Russie.

La vérité sur les drames en Russie.


Nous savons, malgré les rigueurs de la censure, malgré le silence imposé à la presse, ce qui se passe en Russie. Le pope Gapone* et les socialistes ont dit quel but ils poursuivaient. Kalaïef, le meurtrier du grand duc Serge, a exposé devant ses juges, tout le plan de bataille de son parti.
Cela, c'est ce que l'on dit officiellement et publiquement. Mais dans l'intimité, entre soi, que dit-on, en Russie?
Cela encore, nous le savons! Des Russes nous l'ont appris et aussi les étrangers, avec la plus grande impartialité. Parmi ces derniers, il faut citer, particulièrement, un journaliste viennois, M. Hugo Gauz, qui est allé à Pétersbourg, à Moscou, à Varsovie, et qui a demandé aux hommes les mieux à même de lui répondre, princes, professeurs d'université, magistrats, médecins, gens du peuple, etc., ce qu'ils pensaient de leur pays.


Le tzar.

Il y a presque unanimité pour reconnaître que, dans aucun Etat constitutionnel le souverain n'est aussi peu de chose, au point de vue de la direction gouvernementale, que le tzar dans son empire.
Personnellement, Nicolas II est d'intelligence et de volonté très faibles. Il est à la merci de son entourage, de l'impératrice-mère, des grands-ducs et des fonctionnaires. La vérité a peine à pénétrer jusqu'à lui. Elle y arrive quelquefois. Quelques personnes osent parler, en tête à tête avec Sa Majesté. Mais il n'en ai jamais rien résulté.
Ceux qui ont intérêt à paralyser les velléités d'indépendance de l'empereur n'hésitent pas à le traiter de la façon la plus indigne. Il trouve des lettres de menace jusque dans ses poches et dans son lit. Il tremble, au lieu de prendre une bonne fois son valet de chambre par la peau du cou et de le faire jeter en prison avec l'auteur des lettres.


Ce qu'avouent les conservateurs.

La noblesse elle-même ne peut s'aveugler sur la situation. L'un de ses représentants les plus autorisés, le comte Uchtomski, ami personnel du tzar, a dit à M. Hugo Gauz: "Notre pays a une population trop clairsemée pour se mettre en révolution. Supposez que dix mille, cinquante mille, cent mille intellectuels soient disposés à se sacrifier, que de cosaques et de gendarmes on leur opposerait!... Une seule terrible révolution est possible, qui pourrait éclater, si la guerre actuelle a une issus malheureuse, c'est la révolution des paysans. Mais elle ne serait pas dirigée contre le régime proprement dit; elle viserait plutôt les classes possédantes et instruites. Les riches et les intellectuels seraient d'abord assommés et jetés à l'eau. Je parie cent contre un que, secrètement, la police ne serait pas contre cette révolution; elle l'encouragerait, au contraire, pour se débarrasser de l'hostilité redoutable des classes cultivées. Tous les jours, ici, on peut organiser un Kischinew*, non seulement contre les juifs, mais contre tous ceux dont la police a envie de se défaire."


Une manifestation populaire en Russie
repoussée par le fouet, le sabre et la carabine
.

Et le comte Uchtomski ne garde qu'un espoir: la banqueroute, qui ouvrira les yeux du monde entier sur un pays où le seul gouvernement est celui de la police.

Les fonctionnaires- La police.

La Russie vit sous la dictature des fonctionnaires et des policiers, sous un régime de despotisme un peu tempéré par le rouble. Leurs traitements sont pitoyables; ils se paient autrement. La principale raison pour laquelle on n'améliore pas la situation légale des juifs, c'est que cela priverait de revenus énormes les fonctionnaires auxquels les juifs donnent de l'argent pour ne pas avoir trop à souffrir des lois actuelles. Et ainsi en va-t-il en toutes choses.
Ces fonctionnaires et ces policiers, dont rien n'entrave l'arbitraire, ont le délire du pouvoir. Tout russe, quel qu'il soit, a sa vie et sa liberté entre leurs mains. Ils arrêtent, ils emprisonnent, ils envoient en Sibérie, ils suppriment tous ceux qui leur déplaisent.

Les universités. - Les étudiants.

C'est dans les universités que le mouvement révolutionnaire a commencé; il y est toujours intense. Des étudiants, au début de la guerre, n'ont pas craint de manifester en faveur des Japonais, au risque des plus durs châtiments. Cela faisait partie de leur programme de lutte; "Ils recherchent le martyre, a déclaré un de leurs professeurs, depuis que s'impose la conviction que de simples protestations n'aboutiront à aucun résultat... Le martyre est aussi une forme d'ambition. C'est ainsi que se produisent les faits les plus incroyables, tel l'histoire de cet étudiant emprisonné qui a répandu sur lui-même sa lampe à pétrole et s'est brûlé vif, rien que pour protester contre l'absolutisme." Les universités sont le foyer d'où rayonne, sur toute la Russie, l'idée libérale.

D'où viendra le salut?

Libéraux, radicaux et socialistes demandent une constitution. Les conservateurs se contentent de demander  des réformes. Tous attendent le salut d'un désastre, de la défaite des Russes par les Japonais.
Un banquier, la main tendue vers l'Est, a dit à M. Hugo Ganz: "Là-bas se décide notre avenir. Si les choses tournent mal par là, ici elles peuvent bien tourner plus rapidement qu'on ne croit."
Et voici les paroles d'un très haut personnage, qui résument l'opinion universelle:
"Tout dépend de la façon dont la guerre actuelle finira. Si dieu nous aide, si nous sommes vaincus, une amélioration est possible, parce qu'alors la banqueroute, et surtout la banqueroute financière chronique, ne pourra plus être voilée. Tout bon Russe fait cette prière: Mon Dieu, viens à notre secours, et fais que nous recevions des coups!"

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 10 septembre 1905.


Nota de Célestin Mira:

* Le dimanche 9 janvier 1905, à Saint Petersbourg, le pope Gueorgui Gapone conduit une manifestation de plus de 50.000 personnes, devant le Palais d'Hiver.


Gueorgui gapone.

Cette manifestation, dont le but était de remettre les revendications sociales et politiques des opposant au Tsar Nicolas II, est sévèrement réprimée par le grand duc Serge qui ordonne d'ouvrir le feu. Il y aura plus de 900 tués.





Ce massacre sera désigné par le vocable "Dimanche rouge".
 Le pope Gapone, après une période d'exil, sera pendu à son retour sur ordre du parti Socialiste révolutionnaire, pour trahison, le 28 mars 1906.






* Kischinew ou Kichinev ou encore Chisinau, fut anciennement la capitale de la Bessarabie russe et le théâtre de deux pogroms organisés contre les juifs les 6 et 7 avril 1903 et les 19 et 20 octobre 1905.