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vendredi 13 juillet 2018

Causerie du 23 avril 1902.

Causerie du 23 avril 1902.


Un à un, ils s'en vont tous, frappés dans leurs espérances, touchés au cœur par l'échec de leurs rêves financiers, les hommes qui, par ambition personnelle, pour satisfaire leur sordide soif de l'or, ne craignirent pas d'engager l'Angleterre dans cette horrible guerre du Transvaal dont on ne saurait prévoir la fin: après Barnato, Jameson, après Jameson, Cecil Rhodes*.
Le Napoléon du Cap, comme on l'appelait, était fils d'un obscur clergyman britannique. 




Né en 1853, il fit ses études à Oxford, partit à dix-sept ans pour l'Afrique du Sud où il fit la connaissance du fameux Gordon, lequel, frappé de son énergie et de son intelligence, lui offrit de l'accompagner à Khartoum; mais déjà Cecil Rhodes avait compris que son vrai champ d'action était au sud de l'Afrique: il projetait de créer un chemin de fer transcontinental entre Le Cap et Le Caire. Gêné dans l'exécution de ce plan par les Boers du Bechuanaland, il les chasse de ce pays, annexe l'immense territoire connu sous le nom de Rhodesia, où des mines de diamants venaient d'être découvertes, prend la tête des compagnies d'exploitation, se heurte un moment à Barnato qui avait lui-même constitué une compagnie rivale, force Barnato, par un coup de génie, à se désister, réunit entre ses mains la direction de toutes les mines diamantifères du Sud et, de ce fait, acquiert une situation prépondérante dans la colonie du Cap. Maître du marché financier, il intéresse à cette entreprise les grands noms d'Angleterre. En 1886, des mines d'or sont découvertes au Transvaal. Cecil Rhodes veut devenir le "roi de l'or", comme il est déjà le "roi du diamant". Il fonde, à cet effet, la Chartered.
Mais les Boers ne sont point aussi simples que leurs compatriotes du Cap; ce bloc aurifère de la Chartered ne leur dit rien qui vaille. Ils flairent une tentative d'accaparement du sol transvaalien et prennent leurs mesures en conséquence. Cecil Rhodes, avec la complicité plus ou moins avouée de M. Chamberlain, combine alors le fameux raid Jameson* qui échoue misérablement par suite de la vigilance du vieux Krüger. Il faudra une guerre pour mettre à la raison cet obstiné gardien de l'indépendance nationale.
Qu'à cela ne tienne, on fera la guerre; on ruinera, on pillera, on incendiera, on dépeuplera tout un pays pour le bon plaisir de M. Cecil Rhodes et des actionnaires de la Chartered. Que  pourront les 30 ou 40.000 gardes nationaux du Transvaal et de l'Orange contre la Grande Bretagne, sa flotte incomparable, ses 250.000 hommes de troupes régulières? Une promenade militaire, voilà ce que sera, en réalité, la guerre anglo-boer.
On sait si les événements ont déjoué ces prévisions optimistes. Battues à plate couture par une poignée de paysans, les troupes impériales ne sont pas plus avancées au bout de trois ans de lutte qu'au premier jour des hostilités. Et les Barnato, les Jameson, les Cecil Rhodes disparaissent de la scène politique; demain, peut être, ce sera le tour de M. Chamberlain. Immanente Justice qu'évoquait un orateur célèbre, tu n'es donc pas un vain mot! En somme, le Napoléon du Cap meurt dans la peau d'un flibustier. Les 3 ou 400 millions de fortune personnelle qu'il laisse après lui témoigneront tout au plus que ce flibustier n'était pas un flibustier ordinaire:


Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés...

Mais la morale ne distingue pas entre la friponnerie triomphante de la friponnerie qui fait long feu; elle n'établit aucune différence, par exemple, entre un Cecil Rhodes et un aventurier comme ce Savine qui se donnait de l'Altesse et qui vient d'échouer sur les bancs de la correctionnelle. Lui non plus, ce Savine, n'était pas, en son genre, le premier fripon venu. Bien au contraire. Le roman de de sa vie, dont les journaux ont esquissé les grandes lignes, prendrait plusieurs volumes et occuperaient une place de choix entre les Mémoires de Rocambole et la Dernière incarnation de Vautrin. Je n'y reviendrai pas. Un détail seulement de cette vie mérite de fixer l'attention: Savine faillit, certain jour, devenir roi. Oui, cet escroc de haut vol fut candidat au trône de Roumanie, et il y eut des chancelleries étrangère pour prendre sa candidature au sérieux, pour discuter les titres qu'il faisait valoir et les mettre en balance avec ceux de la dynastie actuellement régnante.
En vérité, dans cette abracadabrante histoire, on ne sait qu'admirer le plus, de la naïveté de certains diplomates ou de l'audace dudit Savine. Espérait-il vraiment décrocher la couronne ou, par une manœuvre habile, un chantage savamment organisé, mettre à haut prix son désistement et s'éclipser avec "la forte somme"? Toutes les hypothèses sont permises. Mais, quand Savine aurait été de bonne foi dans cette affaire, cela ne nous étonnerait pas outre mesure. La perspective d'un trône à conquérir exerce sur certaines âmes une fascination mystérieuse. Savine ne serait ni le premier, ni le dernier qui aurait succombé à cette fascination. Tout le XIXe siècle est plein d'histoires analogues, et longue serait la liste des "chercheurs de trônes" qui, en ces dernières années seulement, ont terminé leur paradoxale carrière à l'Hôpital ou au Dépôt. Antoine Tounens*, M. de Meyrena*, le baron Harden-Hickey*, Jules Gros* furent du nombre. La semaine passée, mourait à Paris un certain M. Laviarde*, ci-devant roi d'Araucanie et de Patagonie et qui faisait tous les soirs sa manille chez son grand chambellan, lequel est marchand de vins place de la Nation.
Si éphémère qu'ait été leur royauté, Antoine Tounens, M. de Meyrena, le baron Harden-Hickey, Jules Gros et M. Laviarde lui-même goûtèrent du moins pendant une heure à la coupe enivrante du pouvoir. Villiers de l'Isle-Adam, le génial écrivain, qui fut en même temps un incorrigible bohème, n'eut pas ce bonheur. C'était en 1863, le trône de Grèce était vacant et les candidatures affluaient à l'Elysée. Dans le nombre, il y en avait une signée Philippe-Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, dernier descendant de l'héroïque défenseur de Rhodes et du dernier grand maître de l'ordre de Malte. Napoléon III prit-il au sérieux cette candidature? On ne saura jamais sans doute, parce que personne ne fut témoin de l'entrevue du pauvre Villiers avec le grand chambellan duc de Bassano, chargé par l'empereur de le recevoir. Le duc prit sans doute Villiers pour un fou. Du moins, la candidature de l'incorrigible bohème eut-elle un résultat inattendu: sur la nouvelle qu'il était convoqué à l'Elysée, il se trouva un tailleur pour lui faire crédit et lui confectionner un complet de cérémonie entièrement neuf, le seul que Villiers ait jamais possédé!
Un habit neuf, voilà qui eût fait sourire de dédain l'aventurier Savine. C'était bien autre chose qu'il attendait comme revenant bon de sa candidature au trône de Roumanie. Et, peut être, réussit-il en effet à se faire payer son désistement le prix qu'il l'avait évalué. Peut être aussi, comme je l'insinuais, fut-il désintéressé en cette circonstance. La folie du trône, qui fait des héros et des martyrs, est bien capable de faire un galant homme d'un escroc; le malheur est que ça ne dure pas.
Mais qu'est-ce qui dure en ce bas monde? Cette mode d'hier, dont je vous parlais dans une de mes dernières causeries, le corinthianisme ou la manière de résoudre la question des domestiques en s'en passant, est déjà périmée à l'heure que voici. On se résigne à ne plus se servir soi-même et à revenir à la petite bonne d'antan. Maîtres et domestiques dans le fond n'en sont pas autrement fâchés. Je veux bien que nous ne soyons pas toujours des maîtres idéaux, mais les serviteurs eux-mêmes se flattent-ils d'être sans reproche? Qu'ils voient ce qui se passe de l'autre côté du Rhin. En France, la loi ne distingue pas entre le maître et le serviteur; elle est égale pour tous indistinctement. Il n'en est pas de même en Allemagne, où le système de la réglementation est encore appliqué aux domestiques des deux sexes. Les uns et les autres sont tenus de posséder un livret que la police leur délivre et qu'elle vise à chaque sortie de place. C'est sur ce livret, par parenthèse, qu'on inscrit le certificat, au lieu de le délivrer, comme en France, sur des feuilles volantes. Il existe de plus, en Allemagne, une législation spéciale qui place les domestiques sous un régime exceptionnel. Tous les méfaits des serviteurs y sont prévus dans des articles déterminés, avec la sanction qu'ils doivent recevoir. Cette même législation, qui date de 1810, interdit, sous peine d'un an de prison, toute coalition entre domestiques, toute menace ou tentative de grève. Ajoutez que les domestiques ne peuvent s'adresser, dans leurs contestations, aux tribunaux ordinaires: c'est la police qui règle tous leurs différents, et Dieu sait comme elle s'en acquitte!
Un professeur de l'Académie Humbolt, M. Oscar Stillich, qui s'est livré récemment à une enquête personnelle sur la condition des servantes berlinoises, cite, entre un grand nombre de cas typiques, les deux suivant que M. Raffalovich qualifie justement d'étranges: une bonne vient se plaindre de ce qu'on la fasse travailler dix-neuf heures pas jour; le lieutenant de police lui répond: "le grand Frédéric n'avait aussi que cinq heures de sommeil, et sa bonne devait veiller jusqu'à onze heures." Une autre court au poste parce que sa maîtresse l'a privée de dîner et lui a pris la clef de sa chambre. On lui intime l'ordre de retourner à sa place. Sans doute, le nouveau code civil de l'Empire renferme un article qui dit que l'employeur d'un domestique est tenu, au point de vue du logement, du coucher, de la nourriture, du travail et du repos, de prendre à son égard les dispositions et les arrangements les plus convenables et qu'en cas de non-exécution du contrat, si la santé du domestique en souffre, l'employeur pourra être tenu à des dommages et intérêts. Mais c'est là une sauvegarde toute platonique, tant que la Gesindeordnung, ou législation sur les domestiques, n'aura pas été modifié de fond en comble.
Cette législation a vraiment quelque chose d'odieux et qui heurte profondément notre sentiment de l'égalité. Ainsi le domestique qui, après avoir accepté une place, refuse d'entrer en service, s'expose à l'amende et à cinq jours de prison; celui ou celle qui quitte sa place avant l'expiration du terme convenu risque, outre une amende de 7,50 fr., d'être reconduit par la police. Ajoutez que, si le serviteur ou la servante provoque par une attitude inconvenante la colère du maître et que celui-ci réponde par un soufflet ou un coup de pied, le domestique n'a aucun recours en justice. Il faut pour que la justice intervienne, que les voies de fait aient été particulièrement graves. Ce fut le cas, en 1899, d'un négociant berlinois, M. J... qui, prévenu par des lettres anonymes que la bonne à laquelle avait été confiée, pendant son absence, la garde de l'appartement qu'il habitait en avait fait une mauvais usage, revint à l'improviste, fit déshabiller la malheureuse pour voir si elle ne portait pas une chemise de sa femme et la fouetta lui-même jusqu'au sang. M. J... d'ailleurs ne fut condamné qu'à une amende dérisoire: en France, il n'eût pas été quitte à moins de six mois de prison, sans compter les dommages et intérêts. Sincèrement, il ne les eût pas volés. Nos tribunaux ont parfaitement raison de n'admettre aucun tempérament dans les questions qui concernent la vie humaine. C'est que tant de gens en prennent à leur aise avec la santé ou même l'existence de leurs semblables!
Vous connaissez le mot de cette femme qui accompagnait M. Agamemnon Schliemann dans l'automobile sous lequel notre pauvre ami Quellien trouva la mort, il y a quelques jours?
- "Hé bien quoi! c'est pas la peine de faire tant de chichi... On le paiera, votre macchabée!"
La foule faillit écharper cette inconsciente! Narcisse Quellien, l'infortuné victime de l'accident du boulevard  Port-Royal, était un de nos bardes bretons les plus justement estimés. 




Le public ne connaissait guère de lui que ses œuvres en langue française, qui avaient certains mérites, sans doute, mais ne permettaient pas de l'apprécier à sa réelle valeur. C'est dans les sônes et les gwerz, qu'il publia sous les titres d'Annaïk et de Breiz, qu'éclate sa véritable maîtrise. Un de nos plus grands philosophes disait de Quellien qu'il était le seul homme de ce temps chez qui il eût trouvé la faculté de créer des mythes. En voici un que je détache de Breiz et qui, dans sa concision un peu voulue, symbolise admirablement l'état moral de la Bretagne actuelle:

"Ils étaient une troupe de douze chevaliers, accompagnant une princesse aux cheveux blonds, et ils étaient à festoyer dans une île.
Princesse Blondine versait à boire. Elle mêla du sang de paon d'abord à leur hydromel pour les rendre plus légers.
Dans la deuxième écuellée, (elle versa) du sang de vipère, et les voilà, au milieu de leurs beaux ébats, de s'étrangler soudain comme des bêtes farouches.
Du sang de pourceau dans l'autre écuellée, et aussitôt ils tombèrent ivres-morts, elle riant, avec des regards mauvais.
Et saisissant le korn-bout du roi, elle sonna les Anglais... Et depuis, la Bretagne est ensevelie sous un charme..."

Un mythe, par définition, contient toujours une part d'obscurité. J'imagine cependant que vous aurez sans peine percé les voiles dont le poète a entouré ici l'expression de sa pensée: c'est l'asservissement de la Bretagne à l'alcool, à cette eau-de-feu que notre troisième République, nouvelle Blondine, lui verse d'une main si libérale, que Quellien a voulu peindre dans ces cinq strophes du sône de l'hydromel. Je voudrais qu'on les fit apprendre par cœur à tous nos écoliers du Léon et de la Cornouaille... Mais j'oubliais que le breton est frappé d'interdit dans les écoles de l'Etat. M. Séris s'en applaudit: il nous permettra de ne pas être de son avis et de continuer à croire qu'un peuple qui possède deux langues est supérieur à un peuple qui n'en possède qu'une et qui la possède mal.

                                                                                                                             Tiburge.

Les Veillées des Chaumières, 23 avril 1902.


Nota de Célestin Mira:

*


Barney Barnato.



Leander Starr Jameson.

Cécil Rhodes.






* Antoine Tounens, dit Antoine de Tounens fut le fondateur du royaume d'Araucanie et de Patagonie, dont il fut le premier roi nommé Orélie-Antoine 1er. Ce royaume exista deux ans avant que les troupes chiliennes ne s'en emparent.








* Marie-Charles David de Mayrena, fut, sous le nom de Marie 1er, roi des Sedangs dont les terres étaient situées dans l'Annam en Indochine.


Marie-Charles David de Meyrena.

* Le baron Harden-Hickey, écrivain, proclame la principauté de l'île de Trinidad et se proclame prince de Trinidad. Il est renversé par le Royaume Uni en 1895.




* Journaliste français au Petit Journal, Jules Gros a été Président de la République de la Guyane indépendante de 1886 à 1888.







* Gustave, Achille Laviarde est né à Reims en 1841. Il fut propriétaire du château des Grenouilles Vertes. Il devint président  de l'Union, fanfare de 72 musiciens. A la mort du roi  Antoine 1er (de Tounens) il devint le deuxième roi d'Araucanie et de Patagonie sous le nom d'Achille 1er.


Gustave Achille Laviarde.





* Narcisse Quellien.