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jeudi 21 juin 2018

Le boulevard du Crime.

Le boulevard du Crime.


D'où vient qu'une partie de cette belle promenade, que l'Europe nous envie, de cette avenue splendide, qui court de la Bastille à la Madeleine, soit baptisée de ce nom de fâcheux augure?
La vie du passant se trouve-t-elle menacée, lorsqu'il se hasarde, le soir, sur l'asphalte solitaire, alors que les becs de gaz ne jettent plus qu'une clarté mourante, que les magasins ont fermé leur devanture lumineuse et que les rayons de la lune se trouvent interceptés par les hautes maisons du voisinage ou les rameaux des vieux tilleuls? Un assassin se cache-t-il dans l'ombre, derrière ce tronc d'arbre, ou va-t-il débusquer de cette rue déserte.
Le boulevard du Crime... Miséricorde! Il doit y avoir là un recueil de sombres histoires, toute une série de coups de poignard, de meurtres ténébreux, de vols, de trahisons et d'embûches?
Tout cela s'y trouve, et plus encore.
Vous voyez passer devant vous des fantômes sanglans. L'adultère, le viol, l'inceste, le parricide se présentent effrontément sous vos regards; vous pouvez les entendre discuter leurs hideux projets; ils déroulent en votre présence, avec un cynisme qui vous glace d'effroi, leurs trames infernales et leurs machinations impures. Les pleurs, les gémissemens, les cris de désespoir de la victime, sa lutte avec le bourreau, son dernier combat, sa dernière prière, les angoisses inouïes de la torture, le râle de l'agonie, rien ne manque à ce spectacle de sang et de mort. Et, si la pitié vous prend au coeur, si vous voulez sauver l'innocence, si vous essayer de fléchir le misérable qui se livre à de pareils excès, vous vous exposez vous-même aux traitemens les plus rigoureux. Il vous est défendu d'interpeller le meurtrier, de vous opposer à ses coupables manœuvres. Un mot peut être éveillerait ses remords, un geste l'empêcherait de frapper. Mais le moindre mot, le moindre geste, soulèveraient contre vous des clameurs unanimes; on se moquerait de votre humanité; vos tentatives auraient pour résultat d'attirer sur votre tête un effrayant orage. On vous accablerait d'injures et de projectiles de toute espèce, et, pour en finir avec ce scandale, un sergent de ville, vous prenant aussitôt au collet, se mettrait en devoir de vous conduire à la préfecture, et vous entraînerait aux applaudissemens de la salle entière.
Car nous supposons que, tout en vous promenant sur le boulevard du Crime, vous êtes entrés dans l'un des nombreux théâtres de mélodrame, auquel il a donné refuge. Prendre votre billet au contrôle, c'était acheter le droit de gémir et de pleurer tout à votre aise sur les désordres commis, mais on ne vous avait pas autorisé le poins du monde à troubler la représentation.
Boulevard du Crime! vous devinez maintenant pourquoi le peuple l'appelle ainsi*.
Depuis la fin du dernier siècle jusqu'à nos jours, il s'est commis à cet endroit, tant d'atrocités et tant de forfaits, on a tant abusé du meurtre et du poison, du sacrilège et du blasphème, que ce nom, tout noir qu'il est, n'a rien que de juste et de mérité.
Le mélodrame est un genre qui a pris naissance au milieu de la grande orgie de 93: il n'est pas étonnant qu'il porte le cachet de son origine. A cette époque, où la lie de la société montait à la surface, où tout se corrompait, mœurs, institutions, langage, on devait s'attendre à ce que l'art lui-même fût atteint de la fièvre chaude et s'affranchît de ses règles austères. La muse tragique vit déserter son temple; elle se voila la face à l'aspect du monstre couvert de haillons, qui lui prenait sa coupe et son poignard pour courir hurler en prose sur des tréteaux obscurs. Comme elle, le mélodrame arrachait des pleurs, et tout fut dit: Melpomène* dut se résigner à partager les applaudissemens avec son hideux rival.
Voyez un peu comme tout change en ce bas monde! La joie fait place à la tristesse et le rire est chassé par les larmes.
Autrefois le boulevard du Temple était un lieu de gaîté folle et de récréation charmante. La foule avide assaillait, du matin au soir, les tréteaux dressés en plein vent; la Paillasse* gambadait, exécutant ses tours, débitant ses saillies et dilatant les poumons des spectateurs. Bobèche et Galimafré* rivalisaient de grimaces, et souvent la police fut obligée d'intervenir, afin d'empêcher la plaisanterie de parler politique. Là pétillait tout l'esprit du Caveau: Collé, Piron, Favart, Sainte-Foix et Vadé rimaient à l'envi, pour de gentilles actrices au frais minois, qui se faisaient applaudir en chantant au soleil, comme chante l'oiseau, en frétillant sous mille regards, avec le ciel bleu sur leur tête et sans crainte aucune d'être écrasées par la chute des décors.
Puis ces rires, ces trépignemens, ces chansons et ces bravos, tout cela se tut un beau jour.
Le boulevard du Temple commence à la porte Saint-martin et finit à la hauteur du café Turc* et de la rue d’Angoulême. Il y a huit théâtres sous sa dépendance, et c'est de ces théâtres que nous devons nous occuper d'abord.

THÉÂTRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN*.

Un architecte habile construisit cette salle en quarante jours, au moment où l'incendie venait de jeter sur le pavé la troupe de l'Opéra. Chanteurs, choristes et danseurs acceptèrent avec empressement l'hospitalité du boulevard. Marie-Antoinette, avec toute sa cour, voulut assister à l'ouverture de la nouvelle salle. Pauvre jeune reine, que chaque spectateur saluait alors par un cri d'allégresse, pouvait-elle prévoir que, trois ans plus tard et à pareil jour, l'échafaud se dresserait pour elle, et que, le soir de sa mort, le même public forcerait les acteurs du même théâtre à mettre un genou en terre et à chanter la Marseillaise?
En 1794, l'Opéra quitta la Porte Saint-Martin pour la rue Richelieu.
Le théâtre, délaissé tomba dans le marasme; il eut vingt années d'agonie, pendant lesquelles il fut alternativement fermé et ouvert.
Enfin, au commencement de la restauration, plusieurs succès consécutifs, mirent un terme à l'indifférence du public. Richard d'Arlington, Trente ans, ou la Vie d'un joueur, rappellent les plus beaux jours de ce théâtre. Il fut le premier à donner asile au drame, cet autre enfant de l'école moderne, aussi farouche, aussi sombre que le mélodrame, son frère, mais plus orgueilleux, affichant des manières aristocratiques et se drapant dans un manteau de velours, au lieu de s'entourer de guenilles.
Alors apparaissent les grands noms, les chefs-d'oeuvre sont applaudis et les célébrités prennent naissance.
Victor Hugo, Casimir Delavigne, Alexandre Dumas travaillent pour Mlle Georges, Mme Dorval, Frédéric Lemaître et Bocage, sublimes artistes, nobles bohémiens de l'art, toujours victimes d'une lâche cabale, d'une médiocrité jalouse, mais que le public récompense des persécutions par des bravos et des couronnes.
La Porte Saint-Martin compte parmi ses plus beaux succès, Antony, Lucrèce Borgia, l'Incendiaire et la Tour de Nesle, ce drame-colosse, dont les tribunaux furent appelés à nommer l'auteur.
Mais la phase la plus étonnante de l'existence de ce théâtre est sans contredit la direction Harel.
Pendant des années entières, ce Napoléon des directeurs, resta debout sur des ruines. Pilote intrépide, il dirigeait sa barque sur une mer orageuse, luttant avec énergie contre les courants rapides qui l'entraînaient vers le gouffre de la faillite. Il dut céder enfin, car la caisse du théâtre était vide, les munitions manquaient, et vingt prises de corps le cernaient de leurs troupes brutales; mais il succomba comme l'empereur à Waterloo: sa défaite fut plus glorieuse que la victoire de ses créanciers.
L'empereur se dirigea vers Sainte-Hélène, M. Harel partit pour Constantinople.

THÉÂTRE DE L'AMBIGU-COMIQUE*.

Nous trouvons au berceau de l'Ambigu le célèbre Nicolas-Médard Audinot, son fondateur.
Audinot se borna d'abord à faire jouer de modestes marionnettes; mais laissez faire le rusé directeur: il a son plan, dont il ne s'écartera pas d'une ligne et qu'il saura conduire à bonne fin. Bientôt un miracle s'opère. Les marionnettes n'ont pas grandi d'un pouce, mais elles parlent sans emprunter la voix du maître; elles se meuvent, elles agissent sans le secours d'un ressort caché. Ce sont de véritables acteurs, des acteurs vivans, des acteurs de trois pieds... Tranchons le mot, ce sont des enfans, que le directeur vient de substituer à ses automates.
L'usurpation était flagrante. Audinot empiétait évidemment sur son privilège et les grands théâtres crièrent. Mais l'Ambigu laissa passer l'orage et décora son frontispice de cette inscription latine: Sicut infantes audi nos.
Le peuple traduisait naïvement: C'est ici les enfants d'Audinot.
Or, on devine ce qui advint ensuite. Le directeur nourrissait parfaitement ses jeunes élèves, et les enfans atteignirent petit à petit, et sans en avoir l'air, la taille de l'homme. Dès lors, le privilège fut conquis. Le mélodrame remplaça les comédies puériles, on effaça l'inscription de la porte, l'ancien rideau changea ses attributs contre ceux d'une toile de perspective, et l'on envoya jouer aux billes ceux des acteurs qui n'avaient pas acquis le niveau de développement de leurs camarades.
Audinot mourut, et ses successeurs recueillirent tous les avantages qu'il avait obtenu par son adresse. L'affiche annonça tour à tour Calas, le Songe, Cardillac, le Fils banni, Thérèse, la Bataille de Pultawa et l'Auberge des Adrets.
A mesure que nous avançons sur le boulevard du Crime, le mélodrame devient de plus en plus noir.
En 1827, l'incendie, ce fléau des théâtres, dévora l'Ambigu. Sans se déconcerter, il transporte aussitôt ses pénates dans le voisinage de la rue de Bondy.
Frédéric Lemaître et Mme Dorval n'avaient pas encore conquis la scène voisine, et nous les voyons paraître à la tête de la nouvelle troupe; mais, après le départ de ces deux artistes, commence pour l'Ambigu une ère de décadence. En vain le Curé Mérino, le Festin de Balthazar, et les Sergens de La Rochelle font luire de temps à autre quelques éclairs de prospérité: les faillites se succèdent avec une rapidité effrayante. On vit tout récemment l'Ambigu donner au monde dramatique le singulier spectacle d'une administration fermant ses portes au milieu d'un succès.
Aujourd'hui, la direction éclairée de MM. Antony Béraud et Alphonse Brot rend à ce théâtre sa première et brillante fortune.

CIRQUE OLYMPIQUE*.

Franconi fut long-temps nomade. On le trouve d'abord, en 1807, dans le théâtre de la Cité, rue de la Barillerie, puis sur l'emplacement de l'ancien monastère des Capucines, puis au faubourg du Temple. Enfin il est venu se fixer au boulevard du Crime, où le génie de la guerre et de l'extermination lui souffle ses fureurs, où il mitraille, où il tue tout à son aise.
Le Cirque n'a pas toujours eu cette humeur martiale. On l'a vu donner asile aux jongleurs indiens, aux sauteurs chinois, aux acrobates italiennes qui promettaient, ma foi, les sylphides qu'elles étaient, sur un simple fil d'archal! Puis arrivèrent le nain Harvy-Leack et le fameux cerf Coco, dont les dames se plaisaient à caresser les bois rameux, au grand scandale de leurs maris, qui prenaient ce caprice pour une personnalité; puis la chèvre acrobate, le cheval gastronome et le fameux Kiouny, cet acteur monstre, dont la trompe donna plus d'une fois des inquiétudes au crâne du chef d'orchestre, et qui faisait trembler les planches et vaciller les décors, lorsqu'il entrait en scène pour jouer son rôle dans l’Éléphant du roi de Siam.
En 1830, la fièvre des conquêtes s'empara du Cirque.
Depuis cette époque, on n'y voit guère que des batailles. A peine si, par intervalles, on permet aux singes de venir gambader sur la scène et aux lions de Numidie de lécher les pieds de leur dompteur.
Arrière les animaux savans! vivent les évolutions militaires, les feux de file et le roulement des caissons! Vive l'Empereur! Vive l'Homme du siècle!
Et voilà que le héros s'avance, entouré de sa vieille garde et de ses grognards intrépides. C'est bien lui, vrai Dieu! c'est bien son large front et son regard d'aigle. - Grenadiers, en avant!- Le cliquetis des armes et le fracas de l'artillerie se font entendre. Ecoutez la marche pesante des bataillons, le galop des chevaux, le bruit des tambours, le son belliqueux des fanfares. Au travers de la fumée de la poudre, reconnaissez-vous le petit chapeau du roi des batailles? C'est lui, c'est toujours lui! Ce tourbillon doré qu'il entraîne à sa suite, est son état-major; ces plumes flottantes vous annoncent la présence de Murat; voici Lannes, voici Berthier, voici Lobau, les voici tous! Ils conduisent au feu leurs bouillans escadrons: Prussiens, Autrichiens, Russes, l'Europe entière est en fuite!
Quand le combat est fini, quand tout l'Empire a passé sous vos regards, reposez-vous un instant avec les vainqueurs. Asseyez-vous au foyer du bivouac; lorgnez les agaçantes vivandières, au pied leste, à l’œil mutin, aux jupons si courts. Prêtez l'oreille au langage original du grognard, aux saillies des camps, aux quolibets de la caserne... Et, quand le Cirque n'aura plus rien à dire, il fera de nouveau parler le canon.
Franconi est un grand seigneur qui a sa maison de ville et sa maison de campagne. Quand les arbres fleurissent, quand la brise est tiède, le directeur fait un signe et la troupe entière, sautant, gambadant, caracolant, vient s'ébattre sous les ombrages des Champs-Elysées.

THÉÂTRE DE LA GAÎTÉ*.
J.-B. Nicolet fut son fondateur en 1770. Deux ans après l'ouverture, il mena sa troupe jouer à Choisy, chez la Dubarry; Louis XV fut tellement émerveillé des sauts et gambades des acteurs qu'il leur donna l'autorisation de s'intituler: Grands danseurs du roi.
Le principal acteur de Nicolet était un singe, qui acquis une réputation colossale; voici à quel propos:
Molé, de la Comédie-Française, tomba malade, et  l'on eut la singulière fantaisie de le remplacer par le singe. En conséquence, on fit asseoir l'animal dans un fauteuil, on lui mit une robe de chambre à ramage, on le coiffa d'un bonnet de coton, noué par un ruban rose, et tout Paris courut à ce singulier spectacle. Le chevalier de Boufflers chanta cette aventure:

Quel est ce gentil animal!
Qui, dans les jours de carnaval, 
Tourne à Paris toutes les têtes,
Et pour qui l'on donne des fêtes?
Ce ne peut être que Molet
Ou le singe de Nicolet.

Molet se trouve ici pour Molé. Partisan de la richesse de la rime, Boufflers crut pouvoir se permettre cette licence poétique.
Ce fameux singe mourut, et son maître ne tarda pas à le suivre dans la tombe.

L'animal, un peu libertin,
Tombe malade un beau matin;
Voilà tout Paris dans la peine.
On crut voir la mort de Turenne:
Ce n'était pourtant que Molet
Ou le singe de Nicolet.

On était alors dans le règne de la terreur, et la nouvelle administration s'empressa de changer le titre de Grands danseurs du roi pour celui de Gaîté. Certes, un pareil titre, à cette époque de deuil public et d'angoisse universelle, nous fait l'effet d'une ironie sanglante, surtout si l'on considère les pièces que le théâtre jouait alors: Brutus, Fénelon, les Victimes cloîtrées. A quelque temps de là, le successeur de Nicolet se voyait menacé d'une chute prochaine, lorsque le célèbre Martainville le releva par son Pied de mouton.
C'est le même Martainville qui, cité devant le tribunal révolutionnaire, s'entendit appeler de Martainville par le président.
-"Citoyen, s'écria-t-il, mon nom n'a jamais eu les honneurs de la particule, et je te rappelle à l'ordre: tu es ici pour me raccourcir et non pour me rallonger!"
Sommé un soir au café des Aveugles, de chanter une chanson républicaine, Martainville improvisa le couplet suivant:

Embrassons-nous, chers jacobins,
Long-temps je vous crus des mutins
Et de faux patriotes:
Oublions tout et désormais
Donnons-nous le baiser de paix...
J'ôterai mes culottes!

Le rédacteur en chef du Drapeau blanc composa pour la Gaîté plusieurs autres pièces féeries; mais le mélodrame avait envahi le théâtre. On y joua successivement la Tête de bronze, l'Homme de la Forêt Noire, les Ruines de Babylone, la Femme a deux maris. Si le boulevard du Temple est surnommé le boulevard du Crime, c'est à la Gaîté qu'il doit s'en prendre, et surtout à M. Bouchardy, le plus sombre fabricant de forfaits et de noirceurs, qui ait paru, de temps immémorial, à l'horizon de la scène.
Cependant quelques hommes de sens donnèrent parfois à ce théâtre de jolis drame à l'eau de rose et dégagés des atrocités d'usage. La Belle Ecaillère de M. Gabriel, l'aimable auteur de tant de vaudevilles pleins d'esprit, eut un succès foudroyant à la Gaîté.
Ce théâtre, en 1835, devint la proie des flammes, au milieu des représentations de Latude. Il rouvrit neuf mois après, l'incorrigible! par la Tache de sang. Chacun se rappelle avec quel délire la foule courut pleurer au Sonneur de Saint-Paul et à la Grâce de Dieu. Le plagiat paraît tout simple au boulevard du Crime, et si vous demandez à MM. Meyer et Montigny le chiffre des représentations que vient d'obtenir la seconde Fanchon la Vielleuse, ils vous répondront après avoir compté leurs billets de banque.

FUNAMBULES, DÉLASSEMENS-COMIQUE, LAZARI*.

Trois théâtres exclusivement populaires, et dans lesquels il est imprudent de s'aventurer si l'on n'a pas la blouse du titi, le tablier du maçon, la robe souillée de fange de la balayeuse ou la coiffure désordonnée de la poissarde: pour y pénétrer nous avons choisi la blouse, de préférence aux trois autres costumes. Les Funambules ou danseurs de corde possède le grand Debureau, paillasse incomparable, que M. Jules Janin se mit un jour à louer sans restriction. Ce noble désintéressement  prouve que le feuilletoniste des Débats est au-dessus des petitesses de la concurrence. Les Délassemens-Comiques n'ont de commun que le titre avec l'ancien théâtre où Potier débuta dans le rôle du cocher des Visitandines. D'évêque devenu meunier, M. Ferdinand Laloue est tombé dans la direction du Cirque à l'ex-théâtre de Mme Saqui, lorsque cette reine de la voltige eut quitté la capitale pour aller faire des sauts de carpe en province. Quant au théâtre Lazari, il doit son nom au pauvre diable d'Italien dont les arlequinades étaient assez appréciées vers 1777, et qui se brûla quelque chose d'analogue à la cervelle, en voyant l'incendie réduire en cendres la salle dont il était directeur. Lazari, qui possédait autrefois quelques acteurs de mérite, est descendu de nos jours jusqu'à l'extrême base de l'échelle théâtrale.
Trois ou quatre heures doivent s'écouler encore avant l'ouverture des spectacles, et déjà le boulevard du Crime* voit arriver son public.
La queue, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prend naissance à la porte même de la salle, se déroule graduellement sous le péristyle, occupe l'étroit labyrinthe formé par les balustrades, saute en dehors, s'étale sur le trottoir et court bientôt jusqu'à la chaussée. C'est un aspect curieux que celui de cette foule qui se heurte et s'entasse, se pousse et se renverse, qui murmure, qui se plaint, qui hurle à la moindre usurpation de ses droits, au moindre pouce de terrain qu'elle s'imagine avoir perdu.
Quand les perturbateurs sont mis à l'ordre, quand le calme est rétabli, tout ce peuple cherche naturellement à tromper les heures d'attente.
Ceux-ci tirent leur dîner de leur poche et le dévorent en plein vents, ceux-là se posent en orateurs, singent les mimes du théâtre et font l'analyse grotesque de la pièce nouvelle. L'un se permet d'humilians commentaires sur le nez de son voisin, sur les hanches de sa voisine; l'autre donne sournoisement un croc-en-jambes au sergent de ville qui se hasarde dans les environs de la queue, on lance des trognons de pommes sur le casque des gardes municipaux. Le voisin se fâche, la voisine crie qu'on la viole, le sergent de ville empoigne, et les gardes municipaux jurent...
Le désordre recommence de plus belle.
On se heurte, on se pousse de nouveau. Les hommes se prennent à la gorge, les femmes glapissent et perdent leur coiffure dans la bagarre; le gamin se glisse entre les jambes, mord, pince, égratigne, finit par conquérir un poste plus avantageux et célèbre sa victoire en imitant les cris de vingt animaux divers. La main du filou profite de la circonstance pour s'égarer à droite et à gauche. Des montres, des foulards disparaissent; les cris, Au voleur! se font entendre. C'est un épouvantable concert de grognemens, de sifflemens, de hurlemens de toute nature. Enfin les bureaux s'ouvrent. La foule assiège le contrôle, se précipite dans les couloirs, envahi le parterre, l'amphithéâtre, le paradis, roule sur les degrés et s'entasse sur les banquettes... Il y a bien çà et là, des foulures, des meurtrissures, des écorchures... n'importe, on est placé.
La queue, telle que nous venons de la dépeindre, appartient surtout aux derniers théâtres dont nous avons fait l'histoire: elle est exclusivement peuple. Les queues du Cirque, de l'Ambigu-Comique et de la Porte Saint-Martin sont moins bruyantes et moins séditieuses. Le bourgeois du Marais ou de la rue Saint-Denis peut se permettre d'y introduire sa femme et sa fille, ce qu'il n'oserait jamais faire à la porte de Lazari, des Funambules ou des délassemens.
Après tout, il faut bien convenir, le véritable public des théâtres de mélodrames est le public en manches de chemises et en blouse. Celui-là seul, n'en déplaise aux avant-scènes et aux loges, prend au sérieux les fictions dramatiques: témoin ces deux hommes qui se placèrent un soir en embuscade à la sortie des acteurs, attendant le traître qui pendant cinq actes, avait excité leur colère, et se promettant de l'assommer au passage.
Vous discutez, vous jugez la pièce, vous êtes en garde contre vos émotions: le peuple frémit et se passionne; il absorbe le drame par les yeux, par les oreilles, par tous les pores. pour lui les souffrances de l'acteur sont réelles, c'est du sang véritable qui coule sur la scène.
Achevons d'esquisser la physionomie du boulevard du Crime: physionomie du trottoir pendant l'entracte, physionomie de la salle pendant la représentation.
Si vous n'avez pas entendu les bruits étranges qui s'élèvent, de cinq heures à minuit, dans le voisinage des théâtres en question, je déclare que vous n'avez pas la moindre idée de ce que peut être un charivari.
Deux actes sont joués. Vous quittez l'atmosphère étouffante de la salle, afin d'aller respirer au dehors d'un peu d'air pur. Soudain vous êtes assailli par cinq ou six industriels qui vous crient à tue-tête: "La vendez-vous, bourgeois?". L'un vous tire par le bras, l'autre vous arrache un pan de votre redingote; une douzaine de gamins se mêlent de la partie: "la vendez-vous? la donnez-vous?" Il s'agit de votre contremarque, et comme vous êtes dans l'intention ni de la donner, ni de la vendre, vous avez toutes les peines du monde à sortir de ce guêpier. Mais ce n'est qu'une faible partie des tribulations qui vous attendent. Vingt marchands d'orange vous assiègent, une fleuriste met entre vos mains ses bouquets fanés et vous en réclame le paiement; le décrotteur veut cirer vos bottes, le marchand de coco vous assourdit du tintement de sa sonnette et vous présente un verre de sa tisane. Vous vous heurtez d'étalage en étalage. Chacune des mille industries qui pullulent aux alentours, vous accapare, vous tiraille, vous presse, vous obsède. Elles vous regardent comme leur bien, comme leur propriété, vous faites partie de leur fonds de commerce; elles vous accablent d'oranges et de pommes cuites, de gâteaux suspects et de bâtons de sucre d'orge; elles vous offrent de l'orgeat, de la limonade, des glaces.. Oui, pardieu! de véritables glaces, des glaces à la vanille et au citron, des glaces à cinq centimes!
Tortoni a sur le boulevard du Crime une redoutable concurrence.
Vous essayez de vous réfugier dans le café voisin; toutes les places sont prises. Cent consommateurs veulent être servis à la fois. Le maître de l'établissement perd la tête, la dame du comptoir a le vertige, les garçons trébuchent au milieu des tabourets, cassent les bouteilles et renversent les plateaux.
Effrayé de ce coup de feu, vous rentrez dans la salle.
L'entr'acte dure encore. L'amphithéâtre, les troisièmes galeries et le poulailler se reposent des émotions du drame, en se livrant à leurs facéties habituelles.
Rien n'est poli, rien n'est gracieux comme le peuple qui s'amuse.
Ecoutez ces charmans dialogues, qui s'établissent d'un bout de la salle à l'autre, ces interpellations de bon goût, que l'esprit français a tout récemment inventées: "Ah! c'te balle! Ohé, mufle! Voyez donc c'te tête! Eh! titi!, ton voisin possède un pif chicandard! etc." Vous croyez que ces aimables spectateurs s'en tiennent aux paroles? Non, vraiment, ils ont la galanterie de faire pleuvoir sur vous les débris de leur repas aérien. Vous essuyez une grêle de projectiles, vous recevez sur le crâne une pomme plus ou moins cuite, des gâteaux à demi rongés et des épluchures d'orange. Enfin, les trois coups retentissent, et vous êtes en sûreté jusqu'à l'entracte suivant; car le peuple se livre corps et âme à l'attrait du spectacle: il suit avec anxiété l'intrigue qui se déroule. Vous le voyez, le cou tendu, l’œil fixe, la bouche béante. il ne perd pas un mot, pas une syllabe; il frissonne aux péripéties et pleure au dénouement. Il prend tout à la lettre avec une naïveté qui fait frémir, et c'est pour lui qu'on invente chaque jour des mélodrames encore plus noirs, qu'on fabrique des vaudevilles plus licencieux... c'est devant lui qu'on a joué Robert Macaire.
Maintenant, nos chers lecteurs, vous pouvez à très bas prix vous assurez de l'exactitude rigoureuse des détails que nous vous donnons dans cet article.
Le boulevard du Temple vous offrira des avant-scènes, des loges de faces et des deuxièmes galeries à soixante-dix, quarante et quinze centimes. Pour une somme plus légère encore, il vous introduira dans un établissement qui, seul, lui vaudrait le terrible surnom de boulevard du Crime. Pénétrez donc au salon des figures, ne reculez pas d'épouvante à la vue de l'assassin qui aiguise son couteau, du traître qui vous couvre de son œil farouche: ce sont les bagatelles de la porte, et vous allez faire connaissance avec Mme Lafarge, Louvel, Papavoine et Fualdès.

                                                                                                             Eugène de Mirecourt (1).

(1) Extrait de la Grande Ville, nouveau tableau de Paris. Cette piquante publication se vend au bureau central, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, 11. Elle est arrivée aujourd'hui à la 50 e livraison.

Le Salon littéraire, dimanche 9 avril 1843.


* Nota de Célestin Mira:

Boulevard du Crime.
Musée Carnavalet.
Le boulevard du Temple abritait de nombreux théâtres, fréquentés le soir par 10.000 à 20.000 personnes,  fut surnommé vers 1830 le boulevard du Crime. Un journaliste et critique théâtral s’amusa à dénombrer pour « l’Almanach des Spectacles » le nombre de meurtres perpétrés dans les théâtres du boulevard du Crime. Empoisonnements, immolations, noyades, enlèvements… Ce sont plus de 151.000 crimes, joués par les plus grands comédiens de l’époque, qui enthousiasmèrent le Tout-Paris pendant plus de 20 ans.
http://www.unjourdeplusaparis.com/paris-reportage/boulevard-du-crime.

* Melpomène.


Statue de Melpomène au Vatican.

Associée à Dionysos, Melpomène est la muse du Chant, de l'Harmonie musicale et de la Tragédie.

* Paillasse.

Source BNF.

 Bobèche et Galimafré.

Bobèche et Galimafré.




* Café Turc.


Café Turc.

* Théâtre de la porte Saint-Martin .


Théâtre de la porte Saint-Martin en 1828.

* Théâtre de l'Ambigu-Comique vers 1835.






La foule lors d'une séance gratuite à l'Ambigu-Comique.
Louis-Léopold Boilly 1819.

* Cirque Olympique.



Le Cirque Olympique par Jacques-Alphonse Testard.





* Théâtre de la Gaieté.



Théâtre de la Gaieté.






* Théâtre des Funambules.





Théâtre Funambules en 1835. 






Le théâtre des Délassements Comiques et le théâtre Lazari.





* Boulevard du Crime.



Le boulevard du Crime.



Les théâtres boulevard du Temple.



Démolition des théâtres en 1861.