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jeudi 31 mai 2018

Les soirées de la rue Thérèse.

Les soirées de la rue Thérèse.


En 1834, il existait au centre du vieux Paris un quartier peu fréquenté, très retiré, la butte des Moulins. Là se trouvait cachée la rue Thérèse, près de la rue Traversière, habitée longtemps par Voltaire, de la rue d'Argenteuil, où Pierre Corneille passa toute sa vie, des rues des Moineaux et des Mulets, ces deux dernières disparues aujourd'hui par suite de l'ouverture de l'avenue de l'Opéra. A cette époque la rue Thérèse, éclairée le soir par un réverbère fumeux, sans aucune boutique, solitaire et silencieuse, semblait un coin perdu de la province.
Toutefois, l'aspect de cette rue se modifiait un peu les dimanches soir, de huit heures à minuit; quelques voitures s'arrêtaient au n° 14; des personnes à pied, jeunes pour la plupart, s'y croisaient avec elles; on montait au troisième étage et, pénétrant dans un étroit vestibule, on recevait du maître de la maison le plus aimable et le plus cordial accueil.
On était chez Firmin*, de la Comédie-Française.
L'appartement qu'il occupait rue Thérèse était des plus modestes; une antichambre donnant dans la chambre à coucher avec alcôve, dont le lit disparaissait pour faire place au piano, puis un petit salon à une seule fenêtre et plus long que large. Voilà tout se que trouvaient ses nombreux amis du théâtre et de la littérature, qui chaque dimanche venaient passer quelques heures dans ce milieu si rempli d'attrait.
A cette époque, Firmin, créateur de Saint-Mégrin, d'Hernani, de Don Juan d'Autriche, réunissait dans son salon tous les jeunes talents qui cherchaient à se produire et qui, toujours, y trouvaient la plus chaleureuse sympathie. Tantôt c'était Monpou, élève de Choron, organiste à Tours, à Saint-Nicolas-des-Champs, à Saint-Thomas-d'Aquin, à la Sorbonne avant 1830, jetant à cette époque la musique religieuse aux orties, se mettant à faire des romances sur des poésies de Victor Hugo et d'Alfred de Musset, et venant nous chanter, avec sa voix ingrate, mais avec une verve et un entrain de tous les diables, l'Andalousie, les Deux Archers, Madrid, et tant d'autres chansons que tout Paris fredonnait, mais dont la première, qui fit tout d'abord sa réputation, fut vendue par lui vingt-cinq francs*!


Monpou.

"Sa chanson, dit Janin, était la chanson universelle. Sur un piano, vous reconnaissiez ses romances à leurs lithographies et à leur épigraphe. Ce n'étaient que femmes échevelées, damnés qui brûlent au fin fond de la mer, mais d'un autre feu; M. Monpou s'était même élevé, pour son propre compte, à la beauté de la tête de mort. Au repos, il était laid à faire envie aux plus horribles visages... Lorsqu'il chantait, il était laid à faire peur."
C'était Gigoux, qui se faisait connaître par son illustration de Gil Blas; Charles Plantade, venant sur le tard et nous chantant l'inénarrable Baptème du p'tit Ébénisse, enlevé plus tard avec tant de verve par Berthelier:

Que j'aime à voir, autour de cette table, 
Des scieurs de long, des ébenisses,
Des entrepreneurs de bâtisses
Que c'est comme un bouquet de fleurs!




Charles Plantade.

C'était Mme Casimir, l'amie de la maison, la créatrice du Pré aux clercs, oubliant son talent pour se mettre au piano et nous faire danser.
Arnal venait aussi quelquefois chez Firmin. il était dans le monde aussi gai et causeur que ses camarades le trouvaient maussade et grincheux dans ses relations avec eux.



Arnal.

A ce moment, pensionnaire du Vaudeville depuis sept ans, il y attirait la foule dans le joyeux répertoire de Duvert et Lauzanne, qui, écrivant au baron James de Rothschild, signaient: les caporaux de la littérature au maréchal de la finance.
Arnal trouva l'un  de ses grands succès dans une pièce tirée d'un roman de Paul Kock, dont le titre, emprunté à Molière, fut modifié sur l'affiche. Il y était étourdissant de gaieté, et la salle entière éclatait de rires et d'applaudissements lorsqu'au deuxième acte il entrait joyeux, une fleur à la boutonnière, en s'écriant: "Je le suis! de par l'arrêt de la cour, je le soé!"
Ce fut encore chez Firmin que je vis pour la première fois Levassor, jeune alors, et auquel plus tard, en 1845, je pus être utile pour une représentation à son bénéfice, à Ostende, où j'accompagnais, à titre de secrétaire particulier, le baron de Rothschild. 


Levassor.

Levassor, très aimé du public, jouait à la fois les conscrits et les invalides, les paysans et les milords. Il se créa une réputation et une fortune dans la chansonnette, au Palais-Royal. Ce théâtre, alors, était loin de faire ses frais, malgré une excellente troupe, et, tout à coup, les fauteuils d'orchestre, vides d'ordinaire, se remplirent à neuf heures. Imitant tous les genres, reproduisant tous les types, il était surtout remarquable dans le rôle de l'Anglais gentleman. Costume, démarche, maintien étaient irréprochables. L'un de ses plus vifs succès fut: Le Petit cochon de Barbarie. Grave et sérieux, il annonçait le titre de sa chansonnette: le Petit cochon de Barbarie. "Aô! qu'il était gentil, le petit cochon de Barbarie, quand il était assis sur son petit bienséant". Et il racontait ses joies d'enfance, ses jeunes amours, puis son visage s'enfunébrait et sa voix tremblait en articulant ces mots: "Il est mort le petit cochon de Barbarie!". Une pause, et reprenant courage: "Je lui ai fait un petit mausolée... avec un petit pitafe." Une pause. "Voici le petit pitafe: Ci-gît le petit cochon de Barbarie, le dernier amour à moâ!".
Or donc, le dimanche gras de 1834, il y avait grande animation chez Firmin; on ne devait être admis que déguisé, et la soirée durerait jusqu'à une heure du matin! On dansait beaucoup à Paris, à cette époque; tous les théâtres ouvraient leurs portes pendant le carnaval. Pas un restaurant de barrière qui n'eût un violon, et, de tous les côtés, le fameux galop de Gustave * entraînait ses adeptes. Dans le ballet, un quadrille représentant un jeu de cartes avait eu beaucoup de succès. On me fit chez moi un costume en escot, représentant le valet de carreau, peint d'un côté et complètement blanc de l'autre. Je dois avouer qu'il eut beaucoup de succès et me valut bien des compliments.
A dix heures, les deux salons étaient déjà pleins, et c'est avec bien de la peine que mon vis-à-vis et moi pouvions parvenir à échanger nos danseuses. Léontine Fay* et Louise Despréaux*, ayant alors vingt-trois et vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de leur beauté et de leur talent.
En 1819, Talma*, dans une de ses tournées de province, avait eu l'occasion de voir et d'entendre, dans un rôle d'enfant, la petite Despréaux, âgée alors d'une dizaine d'années: il lui avait reconnu une telle intelligence pour le théâtre, qu'il l'avait fait venir à Paris avec sa mère et lui avait donné des leçons; lorsqu'il l'avait jugé en état de paraître en public, il l'avait débuter et engager aux Français.
A la mort de Talma en 1826, Mlle Mars* et Mlle Mante, qui ne pouvait souffrir aucun jeune talent auprès d'elles, se liguèrent contre Mlle Despréaux pour ne lui laisser jouer aucun rôle du répertoire, et firent tant qu'elle dut quitter le Théâtre-Français pour le Gymnase, où elle créa cette même année 1834 le rôle de la lectrice, dans la pièce de ce nom, de Bayard.
A propos de cette jalousie de Mlle Mars contre Mlle Despréaux, Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, raconte une anecdote assez curieuse:
On sait toutes les discussions, les querelles de Mlle Mars avec Victor Hugo pendant les répétitions d'Hernani. Un jours, c'était le vers:


Vous êtes mon lion, superbe et généreux.

qu'elle voulait à toute force remplacer par:

Vous êtes mon seigneur, superbe et généreux.

Un autre jour, c'était au commencement de la fameuse scène des Portraits, scène assez longue, pendant laquelle Mlle Mars en scène n'avait rien à dire. Interrompant la répétition et s'avançant vers le poète: 
"Monsieur Hugo, rendez-moi donc un service! 
- Avec grand plaisir... Lequel? 
- Celui de me dire ce que je fais là, moi. 
- Vous écoutez, madame;
- J'écoute... Je comprends, je trouve que j'écoute bien longtemps. Ne pourriez-vous pas raccourcir la scène?
- Impossible, madame.
- Ah! N'en parlons plus."
Et le lendemain, c'était à recommencer. Hugo était à bout de patience. Un jour, après la répétition, il s'avance vers Mlle Mars et lui demande un moment d'entretien. Elle le conduit au petit foyer:
"Eh bien, que me voulez-vous?
- Je viens vous redemander votre rôle.
- Comment, le rôle de Doña Sol?"
Hugo s'inclina.
" Et si je ne le joue pas, qui le jouera?
- Oh mon Dieu, madame, la première personne venue... Mlle Despréaux, par exemple. Elle n'a pas votre talent, sans doute, mais elle est jeune, jolie; sur trois conditions que le rôle exige, elle en réunit deux, et puis elle aura pour moi la considération que je mérite.
- Mlle Despréaux! Mlle Despréaux! Ah! Par exemple! je le garde votre rôle, je le jouerai, et comme personne ne vous le jouerait à Paris, je vous en réponds."
Hugo avait donné une leçon, il n'insista pas, et Mlle Mars joua admirablement le rôle le soir de la première représentation.
Revenons à la soirée de Firmin; le monde se succédait, venant serrer la main au maître de la maison, puis repartant pour d'autres soirées, quand Alexandre Dumas fils fit son apparition tout de noir habillé! Ce ne fut qu'un cri tout d'abord; mais on ne lui tint pas longtemps rancune, et il fut bientôt entouré dans le petit salon, où il vint s'asseoir sur un canapé à côté de Suzanne Brohan*, âgée alors de vingt-sept ans, déjà célèbre par sa création de Marion Delorme dans Marie Mignot, et qui venait de débuter aux Français dans le rôle de Suzanne du Mariage de Figaro, avec un succès qui prit les proportions d'un triomphe. La danse avait cessé; je m'étais faufilé devant la cheminée, où j'assistai pendant près d'un quart d'heure à une lutte de mots, de réparties entre l'étincelant causeur et la plus spirituelle de nos soubrettes, quand tout à coup une douleur piquante au mollet me fit tressaillir et pousser un cri involontaire. Je me retourne vivement, et je vois sur la banquette près de moi Mlle Thénard*, du Vaudeville, qui se redresse et dit à sa voisine en souriant: "J'ai perdu, ils sont vrais!" Je ne savais quelle contenance tenir, quand heureusement les accords du piano me permirent de me sauver à la recherche de ma danseuse.
Il était minuit; la fin des spectacles avait permis à quelques actrices de monter chez Firmin; un quadrille commence, et je me trouve avoir pour vis-à-vis Mlle Plessy, en son costume de Fanchette du Mariage de figaro, qu'elle venait de jouer à la Comédie-Française. 


Mlle Plessy.

Ce fut un éblouissement pour tout le monde que ce visage rose et frais, pétillant de finesse et de grâce. Elle avait quinze ans, étant née en 1819, et avait débuté, quelques jours auparavant, à la Comédie-Française, dans le rôle d'Emma de la Fille d'Honneur, d'Alexandre Duval, rôle crée par Mlle Mars. J'avais assisté à la première représentation avec un billet de l'auteur, que je connaissais. Son brillant succès me fut un sujet de conversation que je ne laissai pas échapper dans cette soirée chez Firmin.
Singulière et curieuse figure que celle d'Alexandre Duval*. Marin à dix-sept ans, étudiant en droit, ingénieur des ponts et chaussées, secrétaire de la députation de Bretagne, architecte, peintre de portraits des députés de l'Assemblée générale à deux écus par tête, acteur au Palais-Royal, volontaire au bataillon des artistes, blessé aux combats de l'Argonne, de Jemmapes et de Valmy, il revient à Paris, entre comme acteur au Théâtre-Français, est nommé secrétaire de la Compagnie et se retire vers 1804 pour devenir exclusivement auteur dramatique. Son bagage littéraire est considérable, car pendant près de vingt ans il obtint de nombreux succès, tant au Théâtre-Français qu'à l'Opéra-Comique, ramenant la franche gaieté à la Comédie. Le 17 février 1802, la première représentation d'Edouard en Ecosse fut un véritable triomphe et produisit un tel bruit dans Paris, que Bonaparte, alors premier consul, voulut voir ce drame. Quelques bons amis lui firent entendre que l'auteur n'avait traité ce sujet que pour attirer l'attention du public sur les malheurs de la famille des Bourbons. Le soir de la deuxième représentation, un ordre de Fouché, ministre de la police, défendait à l'acteur qui jouait le rôle d'Edouard de prononcer la phrase: "Je ne bois à la mort de personne." Supprimer la scène était impossible; Alexandre Duval dit seulement à l'acteur de ne pas dire le mot, mais de briser son verre comme il l'avait fait à la première représentation. La scène produisit le même enthousiasme que la veille. Le lendemain, la pièce était interdite, et Alexandre Duval exilé ne put rentrer en France qu'en 1814, après la chute de l'Empire.
Sous la Restauration, son théâtre resta en partie au répertoire, et j'eus ainsi l'occasion d'aller souvent au Théâtre-Français et à l'Opéra-Comique voir Edouard en Ecosse, les Héritiers, le Maître de Chapelle, la Fille d'Honneur, la Jeunesse de Richelieu, le Prisonnier, les Projets de Mariage, Maison à Vendre, le Tyran domestique, etc.
Un jour, en 1829, j'eus bien peur d'être privé de ce grand plaisir; voici à quelle occasion. Camarade de collège à Louis-le-Grand avec Théophile Gautier, mon aîné de deux ans, j'avais assisté, grâce à lui, à la première représentation d'Hernani


Théophile Gautier.

Ce que l'on appelle la bataille d'Hernani* n'est pas précisément la première soirée. Une grande partie de la salle appartenait aux porteurs de la fameuse griffe Hierro*, qui étouffaient sous leurs applaudissements et leurs cris les protestations qui partaient du balcon et des loges. Le lendemain, les feuilletons, pour la plupart, attaquèrent vivement la pièce. Jay, Fulchiron, Liadières, Viennet, protestèrent au nom de l'Académie, et pendant trente représentations le combat se renouvela furieux, acharné. J'étais retourné à la troisième. Les passages suivants:

Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure
Le manche du balai qui te sert de monture?
Mais à ce qu'il paraît
je ne chevauchais pas à travers la forêt...
Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite!- J'en suis!

applaudis avec rage par le parterre tout entier debout, hués par le balcon avec emportement, les acteurs en scène immobiles regardant et écoutant: l'hémistiche:

Vieillard stupide! Il l'aime!

qu'on continuait à vouloir entendre

Vieil as de pique! Il l'aime!

surexcitaient la fureur. Placé au premier rang du parterre, j'étais monté debout, non sur ma banquette, mais sur le dossier même, et je m'escrimais de mon mieux de la voix et du geste contre deux spectateurs placés non loin du balcon, lorsque tout à coup l'un d'eux se retourne de mon côté, et j'aperçois Alexandre Duval! Je n'eus que le temps de m'effondrer à terre pour éviter d'être vu. Je fus quelque temps sans oser retourner lui demander des billets, mais enfin l'amour du théâtre triompha de ma peur et son accueil me fit voir qu'il n'avait rien vu ou qu'il avait tout oublié.
C'est l'aimable souvenir de Mlle Plessy, mon charmant vis-à-vis, qui m'a amené à parler d'Alexandre Duval. Bientôt, quoique la pendule du petit salon eût été arrêtée par une main indiscrète, Mme Firmin commençait déjà à éteindre les bougies, et chacun se retirait charmé de cette aimable hospitalité, en se promettant de revenir le dimanche suivant aux soirées de la rue Thérèse.

                                                                                                                          Charles Vendryes.

Revue illustrée, juin 1890- décembre 1890.

* Nota de Célestin Mira:




Firmin dans "Henri III et sa cour".







Mlle Léontine Fay.





François-Joseph Talma par Léopold Boilly.


Mademoiselle Mars.

Suzanne Brohan.


Mlle Thénard. Atelier de Nadar.
(Source: Ministère de la Culture.)


Alexandre Vincent Pineux dit Alexandre Duval.


La bataille d'Hernani par Chéreau Albert Besnard.


Bataille d'Hernani.

* Afin de laisser la liberté au parterre de s'exprimer, Victor Hugo avait fait supprimer la "claque" rémunérée. La jeunesse romantique décida de la remplacer. Pour ce faire, Gérard de Nerval distribuait des petits carrés de papier rouge: 
"Chacun reçut pour passe un carré de papier rouge, timbré d'une griffe mystérieuse inscrivant au coin du billet le mot espagnol Hierro qui veut dire fer. Cette devise, d'une hauteur castillane appropriée au caractère d'Hernani signifiait qu'il fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée."(Théophile Gautier, Victor Hugo, 1902 posthume)