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lundi 7 mai 2018

Les secrets qui tuent.

Les secrets qui tuent.




Il semble que la nature, indignée de ce qu'on lui arrache ses secrets, prenne à tâche de frapper durement les téméraires qui, par leurs persévérantes investigations, parviennent à étendre les limites des connaissances humaines. Combien d'inventeurs ont payé de leur vie ce qu'ils pouvaient considérer comme la réussite? Combien sont morts emportant leurs secrets dans leur tombe?
En voici quelques exemples dignes de prendre place dans le martyrologue de l'intelligence.

Trois fois plus fort que la Mélinite.

En 1895 l'annonce d'un nouvel explosif trois fois plus fort que la mélinite causa une profonde émotion dans le monde militaire européen.  M. Sowbridge, ingénieur à Exeter (Angleterre) en était l'inventeur et l'avait appelé la "fulminite". Les conditions de la guerre moderne allaient encore une fois être modifiées, la portée des armes étant triplée. Le gouvernement allemand offrit à Sowbridge 500.000 francs de son secret; l'Anglais refusa. Il lui semblait plus logique que son invention profitât à son pays.
Mais, tandis qu'une commission nommée par le gouvernement anglais concluait à l'acceptation des propositions de Sowbridge, on apprit que le laboratoire de l'inventeur venait de faire explosion et que celui-ci en avait été la première victime.
Nulle part, on ne retrouva la formule du nouvel explosif. Les experts les plus habiles se livrèrent sur les débris à de longues et minutieuses analyses, sans plus de succès.
On peut donc considérer ce secret meurtrier comme perdu. Reste à savoir si c'est un bien ou un mal.

L'art des vitraux.

Vers la moitié du XIXe siècle, un prêtre italien, Luigi Taranti retrouve les procédés dont les grands maîtres verriers de la Renaissance se servaient pour colorer leurs vitraux. On sait que depuis longtemps ces procédés sont perdus. Tous les amateurs d'art applaudirent.
Taranti se mit en mesure d'exécuter les millions de commandes qui parvinrent à son atelier d'Ostie, près Rome, et pendant plusieurs années ses admirables verrières ajoutèrent à la décoration des plus belles églises d'Italie. Mais il se refusa obstinément à faire connaître son secret.
Un matin, il y a cela de quelques années, on le trouva étendu raide mort, empoisonné par les substances toxiques dont il se servait. 


L'abbé Luigi Taranti périt empoisonné
par les toxiques qu'il manipulait.

Là encore la science des chimistes fut impuissante à retrouver la formule du prêtre mort.

Billes de billard à bon marché.

On sait combien est élevé le prix des boules de billards.
Il y a dix ans environ, un Écossais nommé Mac Leman lança sur le marché des billes en ivoire artificiel qui ne le cédaient en rien à celles taillées en pleine défenses d'éléphants. Même rondeur parfaite, même légèreté. Mac Leman prit un brevet et commença son exploitation dans les conditions les plus favorables. Quelques années devaient lui suffire à réaliser une grande fortune.
Les commandes affluaient, bientôt il allait jouir du fruit de son travail lorsqu'il fut grièvement blessé dans son atelier et mourut sans pouvoir transmettre son secret à sa famille.
Encore un secret mortel, et une découverte perdue.

La photographie en couleurs.

Tout aussi dramatique et funeste, la destinée du docteur Herbert Franklin, de Chicago, qui avait découvert le secret de la photographie en couleurs. Un certain nombre d'épreuves ayant été soumises à des amateurs, le succès fut immense. Le problème jusqu'alors insoluble était parfaitement résolu. Les encouragements de toutes sortes furent prodigués au docteur Franklin et il put vite réunir une somme de 50.000 francs pour la construction d'un laboratoire.
Franklin ne songea plus dès lors qu'à perfectionner sa remarquable invention.
Il confectionnait lui même ses plaques sensibles et usait pour ce faire de grands feux de charbons de terre. Un jour qu'il se livrait à son travail, il oublia d'ouvrir les ventilateurs de son atelier et on le trouva asphyxié le lendemain. Il emportait aussi son secret dans la tombe; on chercha par l'analyse de la matière recouvrant les plaques à reconstituer sa formule; on n'y réussit pas.

Un nouveau métal.

Un autre "grand découvreur", l'américain Adams paya lui aussi un lourd tribut aux rancunes de la nature. C'était un homme très instruit, un infatigable travailleur. Ses recherches dans le traitement des différents corps par l'électricité l'amenèrent à la découverte d'un métal nouveau: "le tollium", dur comme l'acier, moitié moins lourd et beaucoup moins cher. C'était une véritable révolution dans la métallurgie.
Dès que "le tollium" eut fait ses preuves, que ses merveilleuses qualités furent connues, les commandes affluèrent chez Adams. Des millions de tonnes étaient demandées par les compagnies de chemin de fer et de tramways.
Mais il était trop tard. L'énorme travail mental fourni par le savant avait épuisé son cerveau. Les préoccupations financières inhérentes à une affaire aussi importante que la sienne furent un terrible fardeau dépassant ses forces, cette belle intelligence sombra: Adams devint fou incurable.
A personne il n'avait communiqué son secret. La médication le plus énergique fut impuissante à rendre au malheureux la moindre lueur de raison, et deux ans plus tard, il s'éteignait sans que la formule du "tollium" eût été retrouvée.
Ces exemples de l'éternelle lutte de l'intelligence contre la fatalité évoquent le souvenir de Prométhée attaché, dit la mythologie, aux rochers du Caucase pour avoir donné le feu aux hommes.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 octobre 1903.