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samedi 12 mai 2018

Les petits bénéfices du soldat anglais.

Les petits bénéfices du soldat anglais.

Il n'y a qu'en Angleterre que les arrière-petits-fis de Mars puissent chanter encore:

Ah! quel plaisir (ter)
D'être soldat!

Comme on sait, les sujets d'Edouard ne sont pas astreints au service militaire. Ils ne consentent à endosser le petit veston rouge, fort martial mais un peu court, qu'en échange de certains privilèges amusants à énumérer.
Disons tout d'abord que le guerrier britannique a le droit, qui n'est pas mince, de faire des dettes, à l'instar des fils de famille, jusqu'à la somme de 749 francs. S'il dépasse ce chiffre, son créancier a la faculté de faire saisir ses effets personnels. Mais Tommy se garde bien de franchir le mauvais pas. Quand il doit... beaucoup de reconnaissance à son fournisseur habituel, il le lâche pour s'adresser à un autre commerçant!
Le soldat anglais se repose en congé régulier, tous les ans, durant trente jours ou six semaines, selon l'arme à laquelle il appartient. Cependant, il "touche" intégralement sa paye et 18 sous par jour, pour sa nourriture.
Bien chaussé, confortablement vêtu, il peut, s'il est soigneux, revendre chaque année une partie de ses vêtements pour boire à la santé du roi.
Non seulement il voyage à demi-tarif sut toutes les lignes de chemin de fer, mais ses lettres se dispersent sur toutes les parties des lointaines possessions anglaises, pour deux sous, si son officier atteste sa qualité au dos de l'enveloppe.
Quand il n'est pas de service, Tommy parcourt les magazines, écrit, joue au foot-ball. A midi sonnant, il ne doit plus rien à l'Etat s'il ne lui faut pas figurer à quelque revue. Il fume jusqu'à trois heures. Après quoi, il peut, s'il le désire, se glisser entre ses draps et dormir jusqu'au lendemain.
Sans doute, comme tous les soldats du monde, le guerrier anglais est purgé... aux frais de la princesse, mais on lui offre, en outre, tous les jours que Dieu fait, les douceurs de la baignoire.
Que de sollicitudes ne vous témoigne-t-on pas, petit soldat rouge! L'Etat vous donne des maîtres qui excellent en tous les arts de la société: professeurs de gymnastique, de boxe, prévôts d'armes et artistes chorégraphiques. L'école vous est ouverte, l'école où l'on enseigne les redoutables mystères de l'orthographe. Bien mieux, s'il vous prend fantaisie d'apprendre un métier, les artisans ont affûté pour vous leurs outils!
Mariez-vous, Tommy Le ministère de la guerre vous y invite, en vous délivrant de tous les soucis qui attristent les pauvres ménages. Vous ne payerez  ni gaz, ni charbon, ni loyer. Et n'ayez crainte de donner au Roi beaucoup de petits sujets. L'Ecole du régiment les recueillera, et les fera grandir pour rien! Mais peut-être redoutez-vous quelque expédition lointaine d'où ne reviendraient pas tous les habits rouges? Qu'importe! Vous savez bien que cet excellent ministère de la guerre donnera une pension à la veuve et aux petits.
Quand votre nichée recevra la becquée de l'Etat, que ferez-vous de votre solde, mon garçon? Vous la placerez dans une banque militaire spécialement administrée pour vous et qui donne des intérêts supérieurs à ceux des établissements similaires. Comme vous le savez, le soldat britannique reçoit dès son entrée au régiment 25 sous par jour. On a calculé, qu'après trente ans de service, s'il est économe, il se retire à la campagne aussi bien renté qu'un commerçant de la Cité!
Mais au cas où votre humeur dépensière vous éloignerait du chemin de l'épargne, vous savez bien que de nombreuses agences sauront, à votre sortie du régiment, vous procurer un emploi lucratif. Donc, dormez en paix Tommy! Vous n'avez à redouter que la mort en quelque colonie lointaine, pour servir les intérêts de quelques grands industriels de votre pays. Mais soldats ou pékins, il nous faut bien finir par là!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 octobre 1903.