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vendredi 18 mai 2018

Les marchands de peau humaine.

Les marchands de peau humaine.


Parmi les professions peu connues, il en est une qui détient, sans contredit, le record de la bizarrerie; c'est celui de commerçant en peau humaine. Ce métier, d'origine toute récente, mis en vogue par les médecins américains, est maintenant assez répandu dans le Nouveau-Monde; il serait des plus prospères, si la concurrence, comme en toute industrie, n'en avait pas diminué les bénéfices.
On sait que les savants, à la fin du dix-neuvième siècle, firent de très curieuses expériences en pratiquant la greffe animale. appliquant aux être vivants les méthodes du jardinier qui développe sur certains arbres des boutures d'une autre espèce végétale, qui greffe par exemple, le néflier sur l'aubépine, ou les bonnes vignes sur les ceps inférieurs; des physiologistes distingués, Paul Bert entre autres, enlevèrent à des animaux certains organes et purent développer ces organes sur le corps d'un autre sujet de la même famille. C'est ainsi que l'on a pu couper la queue d'un rat et de la coudre près de la tête du rongeur sans attenter à la vie de celui-ci. Au contraire, le membre déplacé, conservant toute sa vitalité, formait une trompe sensible et donnait à l'animal l'apparence d'une miniature d'éléphant! La greffe siamoise a été également réalisée en découpant des lambeaux de peau, le long des flancs opposés de deux animaux, qui se trouvaient ainsi cousus à l'aide de ces bandelettes réunies. Rats blancs, rats de Barbarie, mulots ont été réunis et ont vécus longtemps.
Ces expériences peuvent rendre de très grands services à la médecine, et servir au traitement de certaines maladies, notamment à la guérison des brûlures, par l'application de la peau humaine sur les plaies. Cela se fit d'abord en Amérique, puis en Europe: et une cure extraordinaire, opérée l'année dernière grâce au secours de la greffe animale, devait avoir un énorme retentissement.


La chirurgie fait des mariages.

Une jeune fille de Smyrne, possédant les dons les plus variés: un grand nom, la beauté, la fortune, Mlle de la Hanty, fut victime d'un horrible accident, quelques jours après ses fiançailles avec le duc de X... Par suite d'une explosion qui la blessa grièvement, sa vie fut en danger, et malgré la science des médecins appelés à son chevet, tous les soins demeurèrent vains et la guérison semblait impossible. Par bonheur un docteur français de passage à Smyrne, fut consulté, et après un long examen, ordonna la pratique de la greffe humaine; 50 centimètres carrés de peau pris sur le corps d'un homme sain, et appliqué sur la plaie, étaient indispensables. Mais quel serait l'homme assez dévoué pour se laisser ainsi taillader? On résolut d'utiliser la presse et l'on put lire, dans tous les journaux de Smyrne, la surprenante annonce suivante:

Pour sauver la vie d'une jeune fille,
cinquante centimètres d'épiderme
humaine sont nécessaires.
Que l'homme disposé à les fournir
veuille se faire connaître.
Une grosse récompense lui sera offerte.

Le lendemain de grand matin une homme se présenta à la demeure de la noble malade. 



On lui demanda son nom: il refusa de le faire connaître. Il se déclara prêt à subir immédiatement l'opération. Sans que sa figure décelât la moindre souffrance, il se laissa amputer d'une large plaque d'épiderme qui fut posée sur la blessure de la jeune fille. 



L'opération réussit parfaitement, et au bout de deux semaines la malade était rétablie.
On voulut donner à l'inconnu la récompense promise, mais il refusa énergiquement toute rétribution. On ne savait à quoi attribuer cette magnanimité.
Un jour, la jeune convalescente fit mander son sauveur, lui exprima toute sa reconnaissance et de nouveau l'interrogea. Pressé de questions, il parla.
Depuis longtemps, il aimait follement Mlle de la Hanty, mais sans aucun espoir, car il était d'humble condition. Il rôdait tout le jour autour de la riche demeure, et il apprit ainsi l'accident et ses suites dangereuses. Lorsqu'il lut la note parue dans les journaux, il bénit le sort qui lui permettait de rendre service à celle qu'il aimait, il n'eût pas une seconde d'hésitation. Il passa la nuit devant la maison, afin de n'être devancé par personne, lorsque les portes s'ouvriraient. Et il se laissa opérer, tout à la joie de savoir qu'il rendrait la vie à la jeune fille. Maintenant, il disparaîtrait, presque heureux, puisqu'il avait été utile.
Il parlait avec un accent de profonde sincérité. Que se passa-t-il dans l'esprit de la jeune fille? Elle réfléchit que l'homme capable d'un pareil dévouement était le seul qui l'aimât vraiment. Elle fit un parallèle entre l'humble amoureux et le noble fiancé, et l'avantage ne resta pas à ce dernier. Alors elle déclara à ses parents sa volonté très ferme d'épouser son sauveur, réussit à leur arracher leur consentement, après menace de suicide en cas de refus. L'ex-fiancé se retira plein de dépit et c'est ainsi qu'au vingtième siècle, les procédés de la médecine ressuscitent les contes de fées.


Un commerce prospère et original.

Mais aux Etats-Unis, les dévouements ne sont pas aussi romanesques. Fort souvent, les médecins, pour le traitement des brûlures, pratiquent la greffe humaine, et les hommes ou les femmes qui consentent à donner leur épiderme reçoivent une rémunération tarifée à l'avance. C'est ainsi qu'à l'hospice Mac-Kinley à Tronton (New-Jersey), le prix payé pour chaque centimètre carré de peau s'élève à 25 francs. Une des dernières cures opérées fut celle d'une jeune fille, dont la lèvre supérieure, atrocement brûlée ne formait plus qu'une plaie. L'individu qui, dans cette circonstance vendit sa peau, avait le bras gauche entièrement dépecé!
Économe et rangé, son unique désir était de posséder une maison de campagne où il pourrait écouler tranquillement ses vieux jours. Aussi notre homme se mit-il en quête d'une compagne qui fut sont associée, qui satisfit rapidement les demandes de la clientèle, et qui transforma en pièces d'or le maillot vivant que la nature donne aux humains.
Gageons qu'en peu de temps, ce ménage, un des plus unis que l'Amérique connaisse, pourra dignement se retirer des affaires, riche, estimé, ayant conscience d'avoir rendu service en sa profession!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 18 octobre 1903.