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lundi 21 mai 2018

L'éducation des jeunes filles bourgeoises au XVIIIe siècle.

L'éducation des jeunes filles bourgeoises au XVIIIe siècle.


Dans les classes moyennes, l'éducation des filles a conservé la forte empreinte des mœurs patriarcales d'antan. La mère, en général, y prend son rôle plus au sérieux que dans les sphères élevées; c'est elle qui, la plupart du temps, se charge des premières leçons, qui initie sa fille aux détails domestiques, qui lui apprend l'économie et l'art de tenir une maison.
Dans les tableaux d'intérieurs de Chardin, le peintre de la bourgeoisie, toujours, comme on l'a remarqué, on voit "la petite fille à côté de cette mère dévouée et laborieuse, grandissant, déjà sérieuse et simple, à l'ombre des vertus du ménage".
Vers la onzième année, l'enfant faisait un séjour au couvent, pour la première communion et la confirmation; c'était quelque communauté modeste, perdue dans un lointain faubourg, où le prix annuel de pension ne dépassait guère trois cents livres. Si brève qu'elle fût, cette période de retraite laissait en cette âme neuve une trace salutaire et durable; la jeune fille y prenait l'habitude de la discipline, elle en gardait certain élévation d'esprit, un fond de religion sincère. C'est ce qu'en interrogeant sur ce point ses souvenirs reconnaîtra Mme Roland.
"J'y trouvai, écrit-elle, deux trésors dont on ne saurait assez estimer la valeur: je veux dire le goût de la piété et une véritable amie... La religion fit en moi une impression profonde que ma première communion confirma."
Après deux ans au plus, la jeune bourgeoise rentre chez ses parents; elle devient la compagne et comme le lieutenant de sa mère, menant une existence toute semblable à la sienne et la suppléant au besoin dans sa tâche quotidienne. Mme Roland, dans ses Mémoires, a décrit en détail cette période de sa vie, qui était celle de la plupart des filles de la même condition. Chaque jour, c'est la messe matinale, à côté de sa mère, Mme Phlipon, femme d'un habile graveur; puis, quelques heures de lecture en commun; les repas simples, courts et toujours en famille; le reste est consacré soit aux études, soit aux soins du ménage. On ne sort guère que le dimanche, pour faire visite à des parents âgés, et dans la belle saison, pour respirer l'air des forêts proches de la capitale.
"- Où irons-nous demain, s'il fait beau? disait mon père, le soir des samedis d'étés.
"- Oh! papa, si vous vouliez aller à Meudon, je serai bien contente!
"A cinq heures du matin, chacun était debout; un habit léger, frais, très simple, quelques fleurs, un voile de gaze, annonçaient les projets du jour... On allait s'embarquer au pont Royal, sur un petit batelet qui, dans le silence d'une navigation douce et rapide, nous conduisait aux rivages de Bellevue..."
Et le soir, après un rustique repas dans une auberge de village, le trio revenait comme il était parti, la fille entre ses père et mère, la gaieté dans le coeur et du rose sur les joues. Et Mme Phlipon ne concevait pas, dit-elle, de félicité plus parfaite.
L'instruction, en revanche, est livrée un peu au hasard: la jeune fille se bourre la cervelle des lectures les plus disparates et des notions les plus confuses sur tous les sujets à la fois. Mais cette incohérence est compensée par l'exemple excellent qu'elle reçoit d'un ménage uni et laborieux, par l'existence réglée, utile et bien remplie qu'elle mène et qu'elle voit mener autour d'elle. Cette même petite personne qui lit Candide et commente Helvétius va au marché avec sa mère, en fourreau de toile et en cornette, descend chez la fruitière pour acheter une botte de persil, et se voit fréquemment mandée à la cuisine pour "y faire une omelette, éplucher des herbes, ou écumer le pot".
C'est à cette jeunesse exemplaire, c'est à cette formation sérieuse qu'il faut peut être faire honneur de ce qu'elle conserva toujours de décence, de respect d'elle-même, au milieu des vicissitudes d'une carrière orageuse. Si son esprit s'égare et si son imagination s'abandonne aux chimères, sa conduite reste pure, son âme honnête et ferme. dans les mois qui précèdent sa fin, où son courage tranquille et sa sérénité, son dévouement à ses compagnons de misère, font, comme écrit Beugnot, de sa chambre de prisonnière "l'asile de la paix au milieu de l'Enfer", nous pouvons saluer le réveil de ces solides vertus qui lui furent enseignées, dans son heureuse enfance, au foyer paternel.

                                                                                                     Marquis de Ségur,
                                                                                                de l'Académie française.

Les annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 20 septembre 1908.