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mardi 1 mai 2018

Cartes de visite au dix-huitième et au dix-neuvième siècle.

Cartes de visite au dix-huitième et au dix-neuvième siècle.
Collection tirée du cabinet  de M. le Lt Piogeff.



Nous avons entendu mille fois des doléances très-vives à propos des cartes de visite qu'on a coutume de s'envoyer au renouvellement de l'année, et de l'abus très-grand qui a été fait de cet usage à peu près universel.
" Ne pourrons-nous jamais secouer, disait-on, la tyrannie de ces modes ridicules qui, sans profit pour personne, consistent à s'importuner réciproquement de témoignages sans valeur d'estime et de sympathie. En quoi ces petits cartons carrés et glacés prouvent-ils le cas qu'on fait des gens? Quel rapport entre la politesse et ces marques extérieures d'une déférence annuelle, imposée d'ailleurs par l'habitude."
Toutes ces récriminations et bien d'autre encore n'empêchaient pas celui qui les avait prononcées de se mettre en règle avec le monde par l'envoi de cartes de visites. En quoi, nous ne saurions le blâmer, bien que ce soit là un admirable sujet de déclamation pour montrer notre grandeur d'âme et notre philosophie; car il vaut mieux obéir à une mode même ridicule que d'encourir un blâme de grossièreté et d'impolitesse.
Désintéressé dans la question qui nous paraît pour le moins oiseuse, il nous reste à dire ce qu'on pourrait faire pour tirer d'un usage ridicule tout le parti de curiosité et de politesse possibles. Le dix-huitième siècle, notre maître en ce point comme en beaucoup d'autres, nous en a légué l'exemple; la société du dix-huitième siècle se piquait là-dessus de délicatesse, surtout la bonne, tranquille et honnête société de Vienne, de Dresde ou de Berlin, cette placide société allemande au sein de laquelle il faisait si bon vivre, au dire des contemporains et qui nous apparaît dans les mémoires du temps comme le parangon des sociétés humaines. 




Nous avons sous les yeux une collection de quatre ou cinq cents pièces gravées, qui sont des cartes de visites. Les plus grands noms du Saint Empire s'y rencontrent au milieu d'un petit nombre d'Italiens ou de Français que les hasards de la fortune avaient conduits en Allemagne. Au lieu de cet insipide carton glacé qui reproduit en lettres anglaises ou imprimées le nom et la qualité du visiteur, on se distribuait, véritables souvenirs, de charmantes vignettes, dont quelques-unes sont mêmes des modèles de composition ou de gravure. 




Les plus grands artistes, les Raphaël Mengs, les Casanova, les Fischer, les Bartsch ne dédaignaient pas de satisfaire à la mode en dessinant de très-jolies choses que gravait quelquefois un Raphaël Morgen.
Ce goût délicat et charmant, l'Allemagne l'avait emprunté, avec mille autres modes, à la société de Versailles et de Paris, passée de longtemps maîtresse en élégances exquises et en délicatesses de tout genre. 





Nous avions eu toute une génération d'ornementalistes et de dessinateurs qui s'étaient plus à couvrir des merveilles de leur pointe, un tas de cartes et d'adresses à l'usage du commerce et du beau monde: billets de spectacle, de concert, lettres de mariage, de cérémonie, programmes, étiquettes, que sais-je? Ç'avait été le délassement et le meilleur profit de ces merveilleux artistes qui s'appelaient Choffart,  Moreau, Cochin fils, Gravelot, Eisen, Gabriel et son frère Augustin de Saint-Aubin, le plus fécond de tous ces enchanteurs de l'eau forte, de tous ces amuseurs d'un siècle qui ne demandait qu'à s'étourdir. Mais peu à peu les nuages s'étaient amoncelés à l'horizon de l'art aussi bien que de la politique. L'ennui s'était glissé d'abord comme un ver au coeur d'une société corrompue, puis le dégoût de ces riens transfigurés par l'esprit, puis je ne sais quelle préoccupation d'un art plus sérieux, plus grand, plus humain... Si bien que, leur tâche faite, leur académie fermée et leurs diplômes déposés sur l'autel de la patrie, de tous ces graveurs, de tous ces dessinateurs sans but et sans emploi, les uns avaient pris le parti de se taire, et les autres de mourir. Firent-ils pas aussi bien que de prolonger une existence sans gloire, et de devenir, comme Moreau, professeur aux écoles centrales de Paris, sous le directoire, après avoir été dessinateur du roi en l'an de grâce 1770!
Quoi qu'il en soit, les autres Etats de l'Europe, et principalement l'Allemagne, semblent avoir hérité du goût français pour l'une de ses plus aimables superfluités, l'ornementation des bagatelles de la vie élégante. 



En Allemagne seulement, on a pu faire une collection comme celle qui nous occupe, parce que là, rien ne se perd, rien ne disparaît sans motif. Nous ne connaissons en France qu'un petit nombre de cartes pareilles aux nôtres, celle du docteur Tronchin, par exemple, gravée par Choffart. Et pourtant quels témoins pour l'histoire que tous ces noms au milieu d'attributs qui témoignent du goût, du caractère, des études, de la condition de chacun! 




Quelle garantie pour l'historien, quel charme pour le romancier, que la réunion fortuite de tous ces personnages, dont la plupart n'ont pas laissé d'autre souvenir que cette carte de visite adressée à la postérité bien plus encore qu'à leurs amis! Mais, par dessus tout, quelle leçon de politesse à prendre pour un siècle qui perd chaque jour la tradition des beaux et bons usages!





Il nous reste à examiner cette collection rarissime, dont quelques pièces feraient honneur au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. Il est certain, par exemple, que cette carte du marquis de Galle, ministre plénipotentiaire de S. M. le roi des Deux-Siciles, dessinée et gravée par Raphaël Morghen, manque au portefeuille des œuvres gravées de ce maître. Elle représente un dieu marin appuyé sur une urne, qui considère la baie de Naples avec des silhouettes de voiles latines, et le Vésuve en éruption. Une naïade s'élance vers lui. Au milieu de ces deux personnages, un monument qu'ombragent de frêles arbustes, et dont la face reproduit l'inscription. Au sommet, un Amour élevant une fleur de lis et appuyé sur un aigle. Une contr'épreuve grossière, gravée par Francisco Facenta, reproduit plus loin ce sujet, mais l'Amour y est enlevé. On y remarque plusieurs autres changements.





Connait-on ces cartes de Casanova, au nombre de quatre? La plus importante assurément est une eau-forte de grande taille, dans laquelle un soldat autrichien foule aux pieds un Turc qui se fait tuer sur sa pièce. Le vainqueur tient un drapeau de la main gauche, son épée de la droite; à ses côtés, un aigle qui l'assiste dans son triomphe. Le ciel est noir et chargé de tempêtes. Rien ne peut rendre la furie de cette scène grandiose et poétique. Au bas, ces mots:"Casanova f. p. L. N. année."



Ce petit âne, traité en eau-forte, d'une pointe si fine et si spirituelle, et qui porte un drapeau sur lequel est le nom de Casanova, c'est encore une carte de visite. Aussi cet homme qui joue du tambour, monté sur un cheval fougueux. Quant aux trois têtes de soldats hongrois, c'est une pure estampe.
Adam Bartsch, le célèbre auteur du Peintre graveur publié à Vienne en 21 volumes in-8° (1803-1821), a gravé ce chien griffon qui vient de déchirer un rouleau de papier sur lequel est la date de 1795. Au-dessous, ces mots d'une écriture magistrale: Adam Bartsch, pour avoir l'honneur de présenter son hommage et ses vœux de nouvelle année. Sans doute, notre graveur aimait les chiens, car voici encore un épagneul qui fait le beau et tient à la gueule un écriteau portant le nom de Bartsch.



Fischer, de Berne n'a pas dédaigné de dessiner la carte du marquis de Llano, ambassadeur d'Espagne.



Autour du cartouche,  s'enroule une guirlande de roses fermement dessinée. Le champ de la carte a pour bordure des feuilles d'olivier. Carmona a gravé le tout qui est joli.
Voici d'autres cartes qui, pour ne pas être signées d'un grand nom, sont aussi du goût de l'époque si délicate en toute chose. Dans un cadre aux élégantes bordures et du style Louis XVI le plus pur, est le nom du comte d'Aloyse d'Harrach, lieutenant général.
- Le 12 février, "Me sont venus voir M. le comte et Mme la comtesse de Harrach, seigneurs autrichiens. Ils s'y connaissent fort bien, sont aimables au possible; Mme la comtesse dessine fort joliment."
Qui parles ainsi? c'est Georges Wille, dans les intéressants Mémoires que vient de publier M. Georges Duplessis, du cabinet des estampes. Car il y a ceci de très-curieux dans cette collection, c'est que presque tous les personnages dont elle reproduit les noms ont passé par l'escalier de Georges Wille, et viennent apporter à ses mémoires le témoignage de leur existence.



Le plus souvent, le nom de l'artiste est inconnu. Qui a gravé, par exemple, cette délicieuse marine gâtée par le nom du comte de Merveldt, lieutenant, écrit à la plume? car, pour le plus grand nombre, il suffisait d'acheter un sujet gravé à l'avance, sur lequel on inscrivait son nom. C'est le commencement de la fin. Les grands amateurs, tels que le comte de Friès, les hauts personnages, tels que le prince régnant d'Esterhazy, le prince d'Auesperg, le comte d'Harsteg, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Impériale, se seraient bien gardés d'agir ainsi. Ils n'en font pas un sujet de vanité, comme le cardinal de Passaw, qui ajoute à son nom la vue d'une nouvelle résidence; mais ils y attachent une idée de courtoisie et d'élégance. 



Aussi ces cartes sont-elles de toutes les plus intéressantes; N'est-ce pas une délicieuse vignette que cet amour un peu tudesque soutenant un médaillon couronné de fleurs, sur lequel se trouve le nom du comte François Esterhazy, conseiller de cette famille illustre de diplomates et d'hommes d'Etat dont voici le chef, le prince régnant d'Esterhazy; car cette famille, qui date de 969, siégeait à la diète en 1804, comme Etat d'empire. Malheureusement, c'est le moment où l'empire germanique cessa d'exister. La comtesse d'Esterhazy était fille du prince Grassalkovics, qui écartèle sa vie sur un manteau d'hermine surmonté d'une couronne ducale.
La carte du baron de Margelik, directeurs des Menus-Plaisirs de la monarchie autrichienne, représente un théâtre en silhouette, et ce limier tenu en laisse affirme la venue du baron de Lehrbach, grand veneur en haute Autriche.



La générale douairière de Weissenstein s'est représentée en matrone d'Ephèse, appuyée sur un tombeau que surmontent la cuirasse et le casque du défunt. A ses pieds, un bouclier et une épée dont la garde seule se voit.
Plusieurs ont fait graver à côté de leur nom le buste du héros qui leur est particulièrement sympathique; par exemple; le major comte de Wrakslaw nous montre le buste de l'archiduc Charles défendant les approches de Vienne, reconnaissable à ses faubourgs et au clocher de sa cathédrale.



Les comte de Sauër, de Paër, de Sinzerdorf, ont leur carte, à vingt endroits différents, traitée tantôt à l'eau-forte par Schmid, dessinateur en silhouette, ou par Hilledrand.
Nous y rencontrons successivement la comtesse d'Althann, née comtesse Bathyani; Joseph Téléki, la comtesse de Windischgratz, le comte Charles O'Donel, le baron de Demidoff, simple capitaine au service de S. M. l'Impératrice de toutes les Russies; le comte de Rosemberg, tous les illustres comédiens de la comédie humaine au dix-huitième siècle.




Voici encore le duc de Beaufort, le marquis de Rivière, p. p. c. (pour prendre congé); Thérèse et Babet, baronnes de Saamon; Mayer, la cafetière, l'abbé de Pokubialto, chargé d'affaires de la Pologne, au temps où il y avait encore des abbés et une Pologne; M. Lytttelton avec son chien, et M. Stapleton avec un portrait de cidalise, deux Anglais originaux égarés dans la paisible Allemagne; la princesse de Palme, pour présenter la comtesse de Linange, un chapitre de Faublas dont le titre seul nous est resté, ; le comte de Würben, grand maréchal de cour; le prince de Liechtenstein, le prince-évêque de Seccau, le baron de Veins, le baron de Hardenberg, chevalier teutonique; les comtes Czernin et de Reuss, le prince régnant d'AnhaltCothen, colonel;  vingt autres dont les noms se retrouvent dans l'Almanach royal et impérial de Gotha, mais fort peu dans la mémoire des hommes.




Le mauvais goût germanique accompagne chaque médaillon. Les attributs sont d'un sentimentalisme inepte, quand ils ne sont pas d'un dessin ridicule avec une odieuse enluminure.
Combien différentes nous allons trouver les cartes de la société italienne au dix-huitième siècle! Tout de suite le dessin des cartes italiennes prend une tournure magistrale. On y sent l'imitation des antiques, et quelquefois la copie même des chefs-d'oeuvre grecs ou romains. 



Les camées, les pierres précieuses ont prêté leurs profils les plus purs, les plus jolies scènes. Tel est, par exemple, ce sacrifice de Priape, tiré d'une sardoine du cabinet de Naples. Les bas-reliefs, les bronzes, les nielles, les mosaïques, se retrouvent dans chacun de ces morceaux de cartons, qui prend alors de ces représentations gravées un intérêt très-grand d'art et de curiosité.
On ne revoit pas sans plaisir l'Amour sur un char traîné par deux coqs; au autre Amour, fouet en main, dirige l'attelage emplumé: au bas, le nom du duc Riario. 




Le comte de Nobili a quantité de cartes différentes, et toujours jolies; tantôt c'est un sacrifice de taureaux, de moutons ou de porcs; tantôt c'est la comparution de Psyché devant vénus et son fils, assemblés en tribunal de famille.



Le comte Paolo Machivelli a son nom aux pieds de Mercure et d'Hygie. Voici encore les noms de Charles Mechetti, du marquis del Vasto, du marquis Camillo Scappi, nato Sampieri; de la princesse Ruspoli, de la comtesse Isolani, du marquis d'Airoldi.



Parmi les nobles étrangers dont nous remarquons les cartes, nous citerons le marquis de Las-Casas, ambassadeur d'Espagne: le Soleil, monté sur son char, s'apprête à quitter les bords de l'extrème Orient; Fontana a gravé cette pièce. Le duc de Polignac et le comte Arnaud de Polignac ont tous deux de charmantes cartes de visite. L'architecte Blondel inscrit son nom au-dessous de la corniche d'un monument ruiné: dans le fond, le tombeau de Métella. M. Burdett a soin de nous montrer la place Navone; lord Gardenston choisit un site imaginaire dans lequel il a réuni les monuments les plus curieux de la vieille Rome. 




Bref, c'est une émulation de bien faire qui ne se retrouve que là. Car les cartes de la grande société anglaise se bornent toutes à reproduire des vues plus ou moins authentiques, mais uniformément gravées, de Bath, la ville des élégances britanniques à cette époque. Tantôt c'est Milson-Street, avec sa longue perspective de trottoirs et d'hôtels à la mode; tantôt North Parada, le Circus ou Queen's square, Schéridan serait heureux de revoir sa résidence favorite, et Brummel se reconnaîtrait  dans l'un de ces gentlemen qui se font voir sur la terrasse du Nord.
Revenons au dix-neuvième siècle, et, si nous lui conseillons de modifier l'usage des cartes de visite, ce sera du moins en l'améliorant dans un de ses détails. Oh!, le détail, une grande affaire autrefois, rien ou peu de chose aujourd'hui. Pourtant, c'est par le fini des détails que vivent les choses en apparence les plus futiles. Et c'est ainsi que la collection qui vient de nous occuper a pu traverser un siècle et nous apporter sa part de renseignement et de curiosité.

                                                                                                              Alfred Bosquet.

L'Illustration, journal universel, 15 janvier 1859.