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mardi 24 avril 2018

Vivent les femmes d'artistes.

Vivent les femmes d'artistes.


La plupart des grands artistes, des grands poètes n'ont dû leur triomphe qu'à l'énergie et au dévouement de leur compagne d'existence. Dans une oeuvre trop délicate pour conquérir les suffrages du grand public, Alphonse Daudet a esquissé quelques silhouettes de ces femmes qui préfèrent aux petites joies de la vie mondaine la rude tâche de batailler avec l'époux pour conquérir la gloire. La femme d'artiste est un être souvent sacrifié. Il lui faut marcher dans l'ombre, dissimuler les défaillances de son mari, lui rendre courage aux heures de doute, lui déguiser les détresses du logis. C'est là une oeuvre plus belle que les plus parfaites productions de la littérature ou de l'art. Ah! les beaux poèmes que vécurent des femmes d'artistes entièrement dépourvues de toute orthographe!
Poètes, peintres, musiciens sont faibles souvent comme des jeunes filles, et impatients autant que des enfants. Il leur faut le succès, tout de suite. Sur eux veillent de jeunes mamans qui ont sacrifié à leur "grand homme" toutes les ambitions communes à la plupart des femmes. Parfois la tendresse de ces vaillantes ne couvre qu'un faux artiste. Il leur faut bien s'en apercevoir, à la longue. Elles font leur tâche jusqu'au bout, quand même, et mentent à leur protégé, accusant le monde d'ignorance ou d'envie.
Mais quand elles ont lié leur existence à celle d'un homme de valeur, les femmes d'artiste donnent au monde des œuvres qui, sans elles, ne seraient jamais venues à terme.
On sait que plusieurs des chefs-d'oeuvre de Lamartine furent "demandés" par Mme de Lamartine ou Pauline de Beaumont. Il fallait exciter la verve poétique de ce paresseux.
Et ceux qui ont applaudi à Cavalleria Rusticana ne savent pas comment l'oeuvre charmante du compositeur Mascagni* fut sauvée des flammes.
C'était l'hiver (c'est souvent l'hiver dans les ménages des jeunes artistes):


Vide est le chenet,
Vide est le gousset 
de Pierrot qui danse 
Devant le buffet.

dit le prince des chansonniers Xavier Privas*, qui connu les "heurs froides". Mascagni et sa femme ne savaient plus à quel éditeur se vouer. Las de la lutte, le jeune maître saisit son manuscrit, et se disposait à le jeter dans l'âtre, résolu à en retirer tout au moins une bonne flambée.
Sa femme le supplia de n'en rien faire, et quelques semaines après le compositeur était célèbre dans les Deux-Mondes.
Moins heureux fut ce pauvre grand artiste: Millet. Quand il se retira à Barbizon, pour vivre en paysan, le peintre, s'il ne doutait pas de son talent était convaincu qu'il n'en tirerait jamais grand profit. Sa brave et loyale femme, née Catherine Lemaire, ne fit que l'encourager dans les résolutions qu'il avait prises de demander le moins possible au monde et de ne point faire de concession au goût du jour.
Le pain fit parfois défaut dans la petite maison, Millet ne trouvant point d'acquéreur pour vendre quarante sous pièce des dessins qui se vendent aujourd'hui des centaines de mille francs.
Quand il peignit l'Angelus *, "ce beau poème de la pauvreté" que les millionnaires se disputèrent après sa mort à coups de banknotes, par pur snobisme, Millet ne se montrait guère satisfait de son oeuvre. La toile fut vingt fois lâchée, vingt fois remise sur le chevalet.
Un jour enfin, ne pouvant plus voir ce navet, il prit un couteau pour mettre en pièces la toile qui lui causait tant de soucis. Mais Catherine intervint, demanda grâce pour le chef-d'oeuvre naissant. Et le sincère, le "jamais satisfait" reprit ses pinceaux pour conter en une merveilleuse symphonie de couleurs, la fin d'une journée aux champs.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 octobre 1903.

* Nota de célestin Mira:






Publié par Philippe Garnier de la Baudinière.



L'"Angélus" de Jean-François Millet,
visible au musée d'Orsay.