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dimanche 1 avril 2018

Chronique du dimanche 11 juillet 1858.

Chronique du dimanche 11 juillet 1858.

On voit souvent des amants se suicider ensemble, plus rarement des amis et jamais des époux.
C'est ce qui pourtant vient d'arriver à Pesth, où Charles W*** et sa femme, tourmentés par des embarras d'affaires, ayant à payer une somme de quatre mille florins qu'ils ne pouvaient se procurer, se sont précipités ensemble dans le Danube.
Une circonstance toute particulière avait présidé à leur union.
Le père et la mère de Charles W*** avaient autrefois une fille unique, du nom de Marie.
Elle était très bien élevée, jouait merveilleusement bien du piano, se montrait charmante dans le monde, et était très-bien avec plusieurs jeunes personnes de son âge, surtout avec Joséphine de V***.
Quoique fort recherchée, elle refusait obstinément de se marier.
A un certain âge, ses formes changèrent; son menton se couvrit de barbe, et ses parents restèrent étourdis de surprise en apprenant qu'ils avaient mis au monde un fils.
Celui-ci prit les habits d'homme, le nom de Charles W*** et épousa son intime amie Joséphine.
C'est ce même Charles W***, excellant mari et très-honnête homme, dont on s'occupe beaucoup à Pesth, en ce moment, au sujet de sa déplorable fin.

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Un singulier incident vient de montrer la juste estime qui se manifeste de nos jours envers les agriculteurs distingués.
A Chaumont, la grande prime d'honneur de cinq mille francs et la coupe d'argent de trois mille dans laquelle il est d'usage de déposer cette somme, venaient d'être décernées à Gustave G*** lorsqu'on apprit que ce jour-là même il était mort.
La récompense devait-elle être également accordée et le nom du lauréat proclamé?
Question nouvelle et délicate, qui fut portée devant le ministre lui-même.
Grâce à la télégraphie électrique, on eut aussitôt la réponse.
Le gouvernement avait décidé que la récompense exceptionnelle devait être décernée au lauréat, quoiqu'elle ne pût s'offrir qu'à sa mémoire.

*****

Ces jours-ci, vers huit heures du soir, un homme d'une trentaine d'années sortit du port de Dunkerque sous le prétexte d'une promenade en mer. Il voulait emporter avec lui un sac de nuit, que,  sur l'observation du patron Holzer, il fut  forcé de laisser chez le sieur Florimond sur le port.
A peine en mer, le passager tire sa montre, en fait cadeau à l'un des canotiers, et dit qu'il veut prendre un bain. Mais le patron, trouvant ses manières singulières, enjoint d'abord à son subordonné de refuser le cadeau, et s'oppose formellement à ce que le personnage suive son idée de se baigner.
Celui-ci se résigne; et, à dix heures et demie, on le ramène à la cale des pêcheurs.
Une demi-heure après, le même canot sort pour faire sa marée. 
On voit alors, à la même place où on l'a laissé, cet homme inconnu se porter plusieurs coups de couteau dans la poitrine et se jeter à la mer.
On n'a trouvé de lui que ce seul indice, enfermé dans son sac de nuit; sur un fragment de papier était écrit:
"Etant dégoûté de la vie, j'ai voulu m'en délivrer."

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Un champ solitaire, des environs de Souil, a vu se passer un de ces drames obscurs, qui restent ignorés dans l'humble condition des habitants des campagnes.
Pierre M*** s'était épris d'une vive passion pour Suzanne C***. Il la demanda en mariage et insista longtemps sans pouvoir obtenir un consentement de la jeune fille.
Un jour, elle gardait des bestiaux dans un champ isolé de toute habitation. Pierre s'avance, l'air sombre et égaré. Ses traits avaient une expression sinistre, que Suzanne le regarda en la reconnaissant à peine.
- Je t'ai demandé en mariage, lui dit-il, tu m'as refusé. J'ai attendu longtemps, aujourd'hui je ne veux plus attendre. Il faut que tu sois ma femme ou que tu meures. Choisis.
La jeune fille épouvantée trouva pourtant la force de répondre, et ce fut par un refus.
A peine eut-elle prononcé le mot non, qu'elle tomba baignée dans son sang: une décharge de pistolet venait de la frapper de mort.
Le meurtrier s'éloigna et alla de suite se constituer prisonnier.

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Voici une idée fantasque de quelques jeunes gens habitants de New-York.
Ils étaient une demi-douzaine qui regagnaient leur domicile un peu tard, et après un bon dîner.
Sur leurs pas se trouva un ivrogne, étendu comme un mort sur le pavé.
Aussitôt la pensée leur vint d'en tirer parti.
Ils mirent l'homme dans un sac, et le portèrent entre eux à la porte d'un collège de médecine. Là, ils sonnèrent, le docteur sortit de son lit et vint voir qui le demandait.
- Docteur, dirent les jeunes gens en montrant le sac, nous venons vous offrir d'acheter ce sujet.
Le médecin fit quelques questions auxquelles on répondit de manière satisfaisante, et le prix de cinq dollars ayant été convenu, les mauvais sujets reçurent l'argent et déposèrent le sac dans le vestibule.
Dès qu'ils furent retirés, le brave homme ivre mort fit quelques mouvements et le docteur reconnut l'état dans lequel il se trouvait
- Holà! cria-t-il en rouvrant précipitamment la porte.
- Qu'est-ce, docteur? demanda l'orateur du groupe, qui s'attendait à quelque interpellation.
- Votre mort est vivant.
- C'est égal, docteur, vous l'avez acheté et vous êtes parfaitement en droit de le disséquer.
Et la bande s'enfuit comme une volée de moineaux.
Le docteur de décida à perdre ses cinq dollars et il fit reporter l'ivrogne dans le ruisseau.
Ce fut là que la police le trouva, encore bien enveloppé dans son sac, et ne se doutant pas de son aventure de la nuit.

                                                                                                                            Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 11 juillet 1858.