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jeudi 15 mars 2018

Les nains d'Afrique.

Les nains d'Afrique.

Dans une intéressante conférence relatant ses voyages et découvertes en Afrique centrale, le Dr Ludwig Wolf* a récemment mis en lumière une particularité longtemps taxée de fable, celle de l'existence de races naines dans l'Afrique équatoriale. Désormais, c'est un fait acquis: non seulement ces races naines existent réellement, mais on en rencontre même des villages entiers peuplés de nains, hauts d'un mètre trente centimètres, ce qui représente la taille d'un enfant de 10 ans en Europe.
Bien avant nos explorateurs contemporains, du reste, ces Pygmées nègres avaient été signalés. Hérodote et Aristote en parlent: "Un jour, écrit Hérodote, des voyageurs rencontrèrent des petits hommes, d'une taille bien au-dessous de la moyenne, et en nombre très considérable, qui les saisirent et les emmenèrent dans une ville où tout le monde était de la même taille que ces noirs Pygmées." (Hérodote, liv. II § 32 .)
Quant à Aristote, il n'est pas moins affirmatif: "Les grues, dit-il, viennent des lacs où le Nil prend sa source; les Pygmées habitent la même région; on y trouve des chevaux de très petite taille, et les nains vivent dans des cavernes;" (Hist. animal. lib. VIII, cap. II.)
Ailleurs, la tradition homérique nous montre les Pygmées en lutte avec les grues; et quoi qu'il en soit, ce qui reste certain, c'est que plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, les Grecs connaissaient l'existence d'un peuple nain habitant la région des sources du Nil; mais ce n'est guère que depuis une quinzaine d'années qu'on a eu la preuve de ce fait, sur lequel aujourd'hui la lumière complète est faite.
Tandis que Schweinfurth* explorait la vallée du Nil en 1870, souvent il entendait les nubiens et les hommes de son escorte parler des nains vivant au delà du pays des Niams-Niams*, et vanter leur adresse et leur bravoure à chasser l'éléphant. Là, disaient-ils, habitent des hommes de trois pieds de haut, et dont la barbe est si longue qu'elle atteint leurs genoux. Ils ajoutaient que ces  nains, armés de leur lances, se glissaient sous les éléphants, les éventraient, et que par leur agilité, ils échappaient à la trompe du colosse. On assurait que la traite de l'ivoire leur devait une partie importante de ses approvisionnements. Ils étaient désignés sous le nom de Chebbers-Bighintons, nom qui s'applique dans le pays aux gens à longue barbe.
Plus il écoutait ces histoires et plus le voyageur restait frappé des souvenirs qu'elles évoquaient: Cyclopes, Automoles, Pygmées, sous des noms différents, revenaient sans cesse dans les discours de ces hommes. S'inspiraient-ils de leur imagination ou des récits traditionnels? D'où leur venait cette connaissance d'événements chantés par Homère? Où s'étaient-ils familiarisés avec ces faits dont parle Ovide, Juvénal, Stace, Oppien, Nonnus qui relataient ces combats entre les nains et les grues, donnant la victoire un jour à celles-ci, le lendemain aux Pygmées?
A ces questions, le fait patent allait répondre. Un soir qu'il était allé faire une longue course et qu'il rentrait à son campement, l'explorateur se vit tout à coup entouré d'une foule de petits bonshommes armés de lances et de flèches minuscules, qu'il prit pour des enfants jouant aux soldats et qu'il tint pour des gamins d'une rare insolence, avec leur arc tendu et le visant de l'air le plus belliqueux.
- Ce sont des nains, lui dirent ses porteurs. Tu les prends pour des enfants; détrompe-toi: ce sont des hommes, et des hommes qui savent se battre.
En effet, ces quelques centaines de Pygmées constituaient un régiment de nains à la suite du roi Mouméri, voisin de Mounza, et qui était en visite chez le roi des Mombouttous. Ils appartenaient tous à la tribu des Akkas, dont le territoire, où nul blanc n'avait pénétré, était situé plus au sud.
Schweinfurth fit l'acquisition d'un de ces Akkas que Mounza lui vendit en échange d'un chien. C'était un petit bonhomme à la chevelure courte et laineuse; sous le rapport de la texture, ses cheveux pouvaient être comparés à la filasse d'un vieux câble; pour la couleur, ils étaient à peu près de la même nuance que la peau; la tête était énorme, hors de proportion avec le cou mince et faible qui la supportait; les bras étaient longs, le buste aussi; la poitrine, plate et resserrée dans le haut, allait s'élargissant jusqu'à une énorme panse; le dos était fortement arrondi, et l'échine dorsale était tellement souple, qu'après un repas copieux, le centre de gravité se déplaçant, la partie lombaire de l'échine se creusait, et alors, de profil, le dos du nain figurait à peu près la courbe d'un C.
Sous le rapport de l'acuité des sens, de la dextérité et de la ruse, les Akkas sont bien au-dessus des Mombouttous; mais leur finesse n'est que la manifestation d'un mouvement intérieur qui leur fait trouver du plaisir dans la méchanceté; le nain de Schweinfurth aimait à voir souffrir: il torturait les animaux et, pendant la nuit, il s'amusait à lancer aux chiens ses flèches empoisonnées; sa grande joie était de voir bouillir les têtes de morts, lorsque l'explorateur préparait ses observations de mensurations des crânes; aussi ces races excellent-elles dans l'art de placer des pièges, de surprendre le gibier et de le prendre; elles se montrent d'une timidité farouche à l'égard des étrangers.
Depuis le voyage de Schweinfurth, on n'avait donc plus guère parlé des nains de l'Afrique centrale, lorsque dernièrement, le Dr Wolf, membre de l'expédition Wissmann, raconta à son tour les plus curieux détails sur ces Pygmées nègres, car, plus heureux que son prédécesseur, il avait pu les voir dans leurs contrées natives et observer leurs mœurs. C'est sur le Haut-Congo, en se rendant à la résidence du chef Loukengo, roi des Bakoubas, que Wolf vit les nains pour la première fois, vivant dans leurs villages, des villages entiers peuplés de petits hommes et de petites femmes.
Dans cette région, ils sont désignes sous le nom de Batouas. Ce sont généralement des tribus à instinct nomade, s'adonnant exclusivement à la chasse et la récolte du vin de palme. On rencontre leurs villages composées de huttes, dans les clairières, au milieu des forêts qui couvrent la majeure partie du pays, ou bien dans le voisinage de la résidence des chefs. Chaque districts semble posséder ainsi son village de nains.
Comme chez les Mombouttous,  ces nains sont considérés au Congo comme des êtres bienfaisants dont la mission spéciale consiste à pourvoir les tribus parmi lesquelles ils séjournent, de gibier et de vin de palme; en échange, ils obtiennent du manioc, du maïs, des bananes et une protection affectueuse. Le plus souvent, ils vivent à part; parfois, cependant, ils se mélangent par l'union avec les races plus grandes. Ils excellent dans l'art de grimper au sommet des palmiers pour en recueillir le suc, et plus encore dans celui d'inventer et de placer des pièges pour surprendre le gibier. Ils sont d'une agilité extraordinaire; dans leurs chasses, ils traversent les hautes herbes en bondissant à la façon des sauterelles, s'approchent avec audace de l'éléphant, du buffle ou de l'antilope, leur envoient leurs flèches avec une rare précision et, d'un coup de lance, courent bravement éventrer leur victime.
Physiquement, ces Pygmées sont assez bien faits, et n'ont absolument rien de ces nains difformes que l'on exhibe dans les foires, en Europe; ce sont simplement de tout petits hommes, bien proportionnés, très vaillants et très rusés. Ils ont la peau d'un brun jaunâtre, moins foncée que celle des races plus grandes.
Les nains du Congo s'appellent Bakkés-bakkés, et la contrée qu'ils habitent est tributaire de Makoko, le célèbre roi congolais, ami de la France; ce peuple nain, qu'on désigne aussi sous le nom de Mimos, est donc appelé à faire partie un jour du Congo Français. Pour le moment, ces petits hommes font un grand commerce actif de sel, qu'ils viennent chercher à Loango en échange de leur ivoire; le vieux géographe Dapper parle, d'ailleurs, en maints endroits, des nains qui sont assis devant le trône du roi de Loango.
Enfin, les indigènes du Haut-Chari rapportèrent même un jour à Escayrac de Lauture*, en 1854, qu'un peu à l'Ouest d'un lac non loin des Mombouttous, se trouvent les demeures des Mala-Ghilaghés (homme à queue), gens de petite taille, à teint rougeâtre ou blanc et très velus; évidemment, la queue dont ces nains seraient gratifiés n'est qu'une fable: peut-être sont-ils accoutumés de s'attacher une queue de singe ou de quelque autre animal, comme le font bien d'autres peuplades; mais tous ces témoignages divers ont affirmé un fait, c'est qu'il existe réellement au centre de l'Afrique une race naine bien caractérisée, peut être même les débris d'une race autochtone qui va disparaissant.

                                                                                                                        Adolphe Burdo.

Journal des Voyages, dimanche 15 mai 1887.

* Nota de célestin Mira:



Ludwig Wolf, anthropologue
1850-1889.





Georg Schweinfurth.



Groupe de Niams-Niams
surnommés les hommes à queue.



Stanislas Escayrac de Lauture.