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mardi 27 mars 2018

L'automobile.

L'automobile
prédit il y a un siècle.



Ces jours-ci, le Grand Prix de l'automobile-Club de France va, une fois de plus, passionner quelques milliers de sportsmen et le Circuit de Dieppe verra tout un peuple circuler autour de lui pendant quarante-huit heures. Nous ne redirons pas que l'automobile est la plus brillante, tout au moins le plus fructueuse, invention de notre temps, ce serait répéter une vérité admise; nous nous contenterons, ici, de comparer, à son sujet, les idées que l'on se faisait il y a un siècle, avec la réalisation d'aujourd'hui.
L'auto roi de nos grandes routes, prince de nos promenades, grand seigneur de nos rues et boulevards, l'auto de course, l'auto de voyage, l'auto de famille, l'auto... bus lui-même, furent évoqués par les rêveries des imagiers de la fin du dix-huitième siècle au milieu du dix-neuvième. 


Un ancêtre de l'autobus.

Les chemins de fer ne semblaient réaliser médiocrement l'espoir que l'on se faisait de voyager élégamment et confortablement sans chevaux.

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Pour nos grands-parents, l'auto ne fut qu'un rêve, mais, en tous cas, un rêve pittoresque. Les uns pensaient qu'un cheval-vapeur pourrait bien conserver la figure de la plus noble conquête de l'homme. Ceux-là étaient les dandys et autres gants jaunes dont Balzac nous a conservé la physionomie de rastaquouères de noble allure. A califourchon sur leur monture à roulettes, ils pouvaient conserver une apparence cavalière, jouer du monocle et de la canne, pendant que leur bidet en métal jetait la vapeur par le nez et les oreilles et laissait échapper de la fumée par l'orifice de sa queue.


Un dandy sur son cheval-vapeur.
(Estampe anglaise de 1829)


Voyez-vous Lucien de Rubempré, de Marçay ou Rastignac caracolant ainsi dans les Champs-Elysées, sous les yeux éblouis des beautés de la mode! De temps en temps, ils auraient arrêté leur promenade devant la boutique d'un marchand de charbon, pour que l'Auvergnat rechargeât le foyer de leur coursier.


Prophéties sur l'automobile.
(Estampe anglaise de 1829)


Les piètres cavaliers eussent fait ainsi bonne figure aux yeux de leurs amies.
L'idée n'était pas beaucoup plus saugrenue, après tout, que celle de fabriquer des automobiles de course suivant la forme d'un requin.
Mais si le dandy avait son auto satisfaisant à son goût du sport hippique, l'élégante n'était pas oubliée par les inventeurs.



Les courses de chevaux-vapeur en 1947.
(Estampe allemande de 1847.)

Ils lui établissaient les plans de légères calèches, de petits tilburys fort aimablement agrémentés de cheminées artistiques.



La Marche, la Voiture et le Vol à vapeur.

Pour les familles, ils imaginaient de larges omnibus, pour les hommes d'affaire d'austères cabriolets, et, pour le commun des mortels des voitures contenants un grand nombre de compartiments.
Qui sait si le problème de l'automobile ne se serait pas résolu bien plus tôt, si le succès des premiers chemins de fer n'avait éclipsé tout autre mode de locomotion mécanique autour de lui.
Les automobilistes en chambre qui élucubraient, en ces temps historiques de la vapeur, n'avaient pas seulement prévu l'agrément du sport futur, ils en devinaient les dangers.


Les inconvénients de la locomotion à vapeur.

Ils représentèrent des accidents que nous avons vus, nous, en réalité: écrasements, incendies de voitures, collisions, télescopages, etc.
Il faut reconnaître que toutes ces folies renfermaient beaucoup de sagesse et que la réalité actuelle, à la charge près, s'est faite telle que les dessinateurs la créaient il y a quatre-vingt ans. C'est le même tohu-bohu de véhicules dans les voies fréquentées, le même enchevêtrement de voitures de toutes sortes, conduites par des gens de toutes les conditions.


Les Champs-Elysées en 1942, d'après une estampe allemande.

Ils avaient justement pensé que les femmes feraient d'enragées chauffeuses, qu'elle adopteraient des costumes spéciaux au sport nouveau. Ils n'avaient peut-être pas prévu les éclatements de pneu, mais ils devinaient que les autos de l'avenir empoisonneraient les rues avec leur fumée, feraient un tapage infernal et n'épargneraient pas les piétons.
Avouons qu'ils ont retourné l'idée sous toutes ses formes et qu'ils ont peu laissé de trouvailles à nos maîtres modernes de la satire.

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En pensant à tous les bienfaits que l'auto aurait pu jeter sur la terre, depuis un siècle que le principe est établi, on devient tout à fait indulgent pour les mille petits méfaits qu'il de mode de lui reprocher.

                                                                                                                 R. de Bettex.

Les Annales politiques et littéraires, dimanche 5 juillet 1908.