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vendredi 16 mars 2018

Journalistes en danger.

Journalistes en danger.


Je fus, jadis, chargé par un journal politique, de conter pour ses lecteurs, la première fête du Travail, le premier chômage plus ou moins général des ouvriers parisiens. Tous les cortèges devaient se réunir place de la Concorde. Je pris l'omnibus Maillot-Hôtel-de-Ville, qui devait me conduire au point de ralliement. Comme je me disposai à descendre au bout de la rue de Rivoli, je constatai avec stupeur que tous les voyageurs abandonnant leur voiture étaient reçus sur le macadam par les bottes des agents. Et je me laissai véhiculer jusqu'au centre de la place où M. Lozé, alors préfet de police, donnait des ordres à son état-major. Là, fort de mon mandat, que je savais devoir être respecté devant les chefs, je rejoignis un de mes confrères.
On sait que ce Premier Mai fut relativement pacifique*. A leur arrivée place de la Concorde, les manifestants étaient simplement refoulés sous les arbres des Champs-Elysées avec force horions, "passages à tabac", toute la mise en scène d'une bonne manifestation.
J'avais reçu de mon chef de service, l'ordre de parcourir en voiture, durant l'après-midi, les quartiers populaires dans l'espoir de constater une bonne petite émeute à Belleville ou à Vaugirard. Après avoir quitté la place de la République, je lançai mon sapin dans la rue étroite qui mène à Belleville quand mon cocher me cria:
- Fichons le camp! le faubourg descend, monsieur.
- Laissez-le descendre! dis-je d'un ton assuré et un peu dédaigneux.
Mais une minute après, le fiacre était contraint de s'arrêter devant la masse faubourienne qui dévalait en chantant. Les Bellevillois venaient voir s'il n'y avait pas quelques petites barricades à construire dans Paris.
Mon cocher essaya de tourner bride mais Gavroche, pour rire, avait saisi Cocotte par les naseaux pendant que douze bons citoyens se mettaient "à bercer" le bourgeois. Je ne protestai pas, ayant conscience que le danger était là. La voiture brutalement secouée menaçait de se disjoindre. Grâce à l'intervention d'une "vieille barbe", quelque cordonnier charitable, je pus sauter hors de la victoria en abandonnant mon chapeau. Charmant premier mai! Mais je ne le regrettai pas, car j'avais ressenti une émotion vraiment... pittoresque.
Je ne sais pas si certains individus, à Paris, font aujourd'hui, encore, métier d'anarchiste. Mais il n'y a pas vingt ans, on comptait bien quinze ou seize compagnons écrivant presque sur leur casquette qu'ils aimaient et pratiquaient le chambardement. On les laissait faire. C'est à dire que la police abandonnait aux simples citoyens le soin de houspiller ces pauvres garçons d'anarchistes. Ah! ils ne songeaient pas à fabriquer des bombes! Bouleverser, renverser les gens du contrôle, monter à la tribune malgré tous, et éteindre les lumières dans une réunion: c'était pour eux faire oeuvre d'anarchie. Le bon temps!
En réalité ce qui constitue un véritable danger pour le journaliste, c'est la mobilité mentale des foules qu'il lui faut pénétrer pour accomplir sa mission. On s'en est rendu compte à Narbonne où le citoyen du Nord qui se promenait dans la rue sans avoir eu la précaution de se faire présenter à quelque vigneron notable qui , en quelque sorte, lui servait de garant, était un suspect, un mouchard, digne de toutes les baignades*.
Un de nos confrères parisien croyait avoir lié relation, à son hôtel, avec un correspondant d'un journal anglais. Il se trouvait, en réalité, en présence d'un commissaire de police de la Sûreté qui, pour circuler plus aisément, avait cru bon de vivre en camarade avec un membre de la presse.
Les Narbonnais n'eurent pas de mal à reconnaître celui qui avait arrêté Féroul!* Oser arrêter Féroul! Il faut être de Narbonne pour se rendre compte de l'énormité du crime. Ils essayèrent de se saisir du policier en présence de notre confrère. Mais l'homme détala. On le poursuivit. Il finit par se réfugier sur un toit où vingt personnes, parmi lesquelles le journaliste parisien, furent vite réunies. Furieux, échauffés par la poursuite, les "révoltés du midi" saisirent le "mouchard" qui par les bras, qui par les jambes et le balancèrent pour le jeter à la rue.
- C'est lâche! cria le parisien,. Vous ne ferez pas cela!
On le prit au collet à son tour et on lui conseilla, s'il ne voulait pas faire le saut, de regagner son hôtel, et de n'en sortir point; car il commençait, lui aussi, à devenir suspect.
Mais le commissaire ne se rompit pas les os sur les pavés, car un joyeux révolté, disent les uns, alors que les autres le démentent, déclara qu'il serait plus drôle de le jeter dans le canal. ce qui fut fait à en croire les communiqués officiels. 



Pourtant le policier put encore s'en tirer puisqu'il vint, très vivant, se faire décorer à Paris.

                                                                                                                        L. B.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée,  13 octobre 1907.


* Nota de célestin Mira:


Lithographie de Grandjouan.
1906.
L'Assiette au beurre.



Affiche pour la réduction du temps de travail.
1912.




La journée de 8 heures.
1889.


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Crise viticole. 1907.

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