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lundi 19 mars 2018

Ceux de qui on parle.

M. Ernest Lavisse,
          historien.




M. Lavisse passe pour un grand historien. On le lui a si souvent répété qu'il doit être las de s'entendre adresser cet éternel compliment. Aussi répondrai-je à ses plus secrètes pensées, en même temps que je satisfais à mon devoir le plus strict de biographe, en lui adressant cet éloge aussi exact que nouveau: M. Lavisse est un excellent fonctionnaire.
Élève à la maîtrise de l'église Saint-Roch, à Paris, il fut reçut à l'Ecole Normale, et passa avec succès le concours d'agrégation en 1865. Il avait vingt-trois ans. Ses premières fonctions dans l'Etat furent celles d'attaché au cabinet de Victor Duruy, Ministre de l'Instruction publique, et de précepteur du prince impérial. A ce moment, M. Lavisse avait toutes les qualités requises pour devenir un important fonctionnaire de l'Empire. Ce n'est pas sa faute si les événements ont tout bouleversé et s'ils l'ont amené à servir la République avec autant de zèle qu'il s'apprêtait à en montrer pour le précédent régime.
Il fut reçu docteur-es-lettres en 1875, et quelques années après il occupait une chaire d'histoire à la Faculté des lettres de Paris.
A cette époque, l'histoire de l'Allemagne était l'objet principal  des études de M. Lavisse. Il publiait successivement de 1879 à 1888: Etudes sur l'histoire de Prusse.- Trois empereurs d'Allemagne: Guillaume 1er, Frédéric III, Guillaume II.- La jeunesse du grand Frédéric.- Le grand Frédéric avant l'avènement. L'Allemagne d'autrefois comme celle d'aujourd'hui lui était également familières. Il en connaissait à fond la langue, la littérature, les mœurs: aucun savant français n'avait osé se mesurer avec lui sur ce terrain.
Par suite de quelles circonstances M. Lavisse abandonna-t-il l'étude de l'Allemagne pour celle de la France? Mystère. C'est au siècle de Louis XIV qu'allèrent désormais ses préférences. Tous les étudiants qui depuis douze ans ont fréquenté la Sorbonne se rappellent avoir assisté aux savantes leçons de M. Lavisse sur l'administration de Colbert (suite). Tel était le titre que son cours portait chaque année sur le programme. M. Lavisse s'était emparé de Colbert. Il en avait fait son bien propre et le débitait au détail à ses auditeurs. Les moindres actes, les billets les plus insignifiants du grand Ministre, étaient soigneusement rapportés par le professeur, à ce point qu'il fallut deux années à M. Lavisse pour expliquer une année du ministère Colbert. La généralisation de ce système conduirait à des résultats déplorables pour l'enseignement de l'histoire universelle.
En 1892, M. Lavisse fut élu membre de l'Académie française; ses principaux concurrents étaient Emile Zola et Ferdinand Brunetière.
Par ses articles et par l'influence qu'il devait à ses travaux et à ses fonctions M. Lavisse a contribué pour une part importante à la réforme de l'enseignement supérieur et des examens du baccalauréat et des licences. En 1904, il fut nommé pour cinq ans directeur de l'Ecole normale supérieure. On voit qu'il a bien mérité le titre d'excellent fonctionnaire que je lui donnai tout à l'heure.
Je veux bien accorder aussi que c'est un de nos grands historiens, s'il est permis, à un grand historien, fût-il académicien, d'être terriblement ennuyeux. Dites-moi que vous avez eu le courage de lire en entier l'Histoire générale du IVe siècle jusqu'à nos jours publiée sous la direction de Lavisse et Rambaud, et je proclamerai ici-même que M. Lavisse est plus amusant que Paul de Kock.

                                                                                                                            Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 septembre 1907.

Nota de Célestin Mira:

Ernest Lavisse fut le promoteur de ce qu'il est convenu d'appeler de nos jours le "roman national". Outre ses publications historiques, il fut l'auteur de nombreux ouvrages scolaires.