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mercredi 1 juillet 2015

Le train des abonnés.

Le train des abonnés.

Quel admirable journal on ferait chaque jour, le soir surtout, si on imprimait les propos d'un train d'abonnés!
Songez donc! certaines compagnies ont plusieurs milliers d'abonnés, personnes qui ont leurs occupations à Paris, mais qui, pour une raison ou pour une autre, ont fixé leur domicile dans une localité des environs. Ils viennent chaque matin par un des premiers trains et s'en retournent, pour le dîner, vers cinq ou six heures. Rien que pour la gare Saint-Lazare, la compagnie de l'Ouest en a de 1.600 à 1.800.
C'est une foule qui se réunit chaque soir dans cette gare, et quelle foule disposée à causer! Financiers quittant la Bourse, courtiers ayant passé leur journée à parcourir tous les quartiers, bureaucrates accourant de tous les ministères, employés de commerce, d'administration, avocats, industriels, professeurs, etc., tout ce monde se trouve ainsi assemblé à cette heure d'expansion où, heureux d'avoir terminé sa journée, chacun laisse derrière soi les soucis, les préoccupations du métier. Avide de diversions de pensées, on s'interroge mutuellement sur les nouvelles, on est communicatif, facile au bavardage.
Or, tous ces voyageurs ne sont-ils pas autant de reporters? Qu'on réunisse leurs rapports, on aura tous les événements, tous les accidents, tous les incidents, tous les renseignements, enfin toutes les nouvelles. On saura ce qui s'est passé dans tous les quartiers, quels bruits y circulent, quelle impression a produite l'événement de la veille, etc., etc.
A force de parcourir la même ligne et aux mêmes heures, presque tous ces abonnés se connaissent entre eux. L'observateur n'a pas de peine à les distinguer. Tandis que le voyageur de circonstance s'essouffle à courir pour arriver dix minutes plus tôt, eux, les abonnés, marchent d'un pas tranquille, se saluent, se groupent, vont au débit de tabac allumer leur pipe, faire leur provision; ils bavardent avec la marchande de journaux qui leur remet leur feuille accoutumée; ils agacent la bouquetière. Presque tous portent quelque chose: sacoches à déjeuner, serviettes d'affaires, rouleaux de papiers, livres, etc. Ils laissent la foule se presser, impatiente, aux guichets, et se bousculer pour monter dans les salles d'attente; eux, en attendant la dernière minute, ils se réunissent sous le péristyle, dans les couloirs, et c'est là que les premières nouvelles sont échangées, les premières discussions entamées.
En un clin d’œil, on apprend par un employé du Mont-de-Piété tous les détails d'un grand incendie dans la rue Vieille-du-Temple; d'un commis d'agent de change que le banquier X... vient de délaisser ses clients et que l'Autriche se moque du protocole; d'un sous-chef de la place Beauvau que si le ministre de l'intérieur ne s'est pas rendu à telle réception, ce n'est pas, comme on l'a dit, pour cause d'indisposition puisqu'il était, une heure avant, dans son cabinet; d'un avocat l'arrêt du procès du jour, etc., etc. C'est le journal du lendemain qu'on se raconte là. Néanmoins, chacun achète un journal du jour, et tout à l'heure, dans le wagon, on entendra de temps en temps quelqu'un s'écrier:
- Ah! voici l'assassinat de Charonne; voici..., telle autre chose.
Alors, dans le plus grand silence, le possesseur du journal lira à haute voix tous les détails qu'on a appris la veille et, satisfait, chacun s'écriera:
- C'est bien ça!
L'heure est venue, on ouvre les portes. Aussitôt, passant par les salles de premières, par le chemin le plus court enfin, les abonnés se précipitent, s'éparpillent au besoin dans la foule. Mais ils sauront bien se réunir par petits groupes, de dix au plus, habitués à voyager dans le même compartiment.
Presque tous ces groupes sont composés d'une façon particulière. On trouve généralement réunis des jeunes gens, des externes des collèges de Paris, des hommes âgés, des abonnés devant descendre à une même station. On trouverait encore à faire une classification par abonnés liseurs, abonnés aimant la discussion politique, abonnés s'occupant de littérature, de théâtre, de sciences; car pendant l'été, certainement, bon nombre des professeurs deviennent des abonnés des chemins de fer. Cependant il y a un classement qui domine toutes ces nuances secondaires, qui les absorbe et qui s'étend à toute la foule des voyageurs, c'est celui des fumeurs et opposants fumeurs.
Pendant l'été, alors que toutes les glaces peuvent être baissées, la fusion se fait quelquefois entre ces deux races ennemies. D'ailleurs, dès les premiers beaux jours, la race nicotisante émigre en masse sur les impériales des wagons, à son grand plaisir et aussi à celui des opposants fumeurs, gens généralement âgés, qui alors prennent leurs aises dans les compartiments. Mais l'hiver, c'est la haine, la discussion, quelquefois la lutte avec un fracas de glaces. Alors, combattants et spectateurs inoffensifs grelottent ensemble, sinon avec accord, sous un froid impartial.
Le tabac n'est pas la seule cause de guerre entre ces voyageurs perpétuels. Que la bande des abonnés discuteurs soit, par défaut de place, obligée de s'installer dans le compartiment des abonnés liseurs, vous voyez ce qui va se passer: les liseurs commenceront par froncer les sourcils, puis ils feront entendre de sourds grognements; les allusions mordantes viendront après; puis dispute, etc., jusques et y compris le pugilat.
C'est que chacun de ces groupes de voyageurs abonnés en arrive à considérer le wagon comme une salle à lui. Tout inconnu qui y pénètre est un intrus.
Aussi, un des spectacles les plus curieux qu'on puisse observer, c'est celui d'un train d'abonnés brusquement envahie par une légion de voyageurs d'occasion.
Voyez notre gravure. 


C'est le train qui reconduit à Saint-Germain deux ou trois cents abonnés. Il avait passé Asnières, où il a déposé une foule turbulente dont les abonnés avaient hâte d'être débarrassés. Le train filait vers des stations paisibles et les liseurs, les politiques, les rêveurs, les fumeurs s'étalaient à leur aise dans les compartiments, se livrant à leurs exercices favoris.
Nanterre, Rueil, Chatou passent. Tout à coup, au Vézinet, une grande rumeur se fait entendre. C'est vrai! c'est jeudi, tout Saint-Germain est descendu aux courses. Les courses sont terminées, et la foule impatiente attend le train comme une proie légitime.
A peine les wagons se sont-ils arrêtés le long du quai qu'ils sont couverts de monde. On entre dedans, on monte dessus, on se met sur les marchepieds. C'est une marée humaine qui submerge le train tout entier.
Vous imaginez-vous ce que deviennent les abonnés sous cette inondation inattendue?

                                                                                                                 A. Brébion.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.