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jeudi 2 juillet 2015

Chez le garde.

Chez le garde.

Ah! le gaillard! il fait son difficile. Et encore c'est du rangwein qu'on lui offre, ce vin qui surpasse le riquewhir, le bergholtz-zell, le gebwiller, l'olber au bouquet intense, le sering chéri des moines de Murlbach. Eh bien, le rangwein l'emporte sur tous ces crus si renommés de l'Alsace: il s'insinue dans le corps aussi doucement que le lait, et ce monsieur se fait prier pour en avaler un verre!



Chez le garde.
Tableau de M. Georges Haquette.
(galerie de M. Ed.Turquet).


Ainsi pense le garde, tout étonné de voir son jeune ami refuser le coup de la bienvenue. C'est que c'est un rigide observateur des coutumes alsaciennes que le vieux garde: nul hôte ne franchit le seuil de sa maison qu'il ne lui offre le wilkomm et qu'il ne le vide avec lui. Nul étranger de distinction ne passe dans le village qu'il ne l'accompagne avec tous les notables et qu'il ne boive en son honneur le johannistrunck, ou coup de la Saint-Jean, appelé coup de l'étrier depuis que le maréchal Bassompierre a enseigné aux magistrats bâlois de quelle façon il faut le boire. Ceux-ci étant venus lui offrir le coup de départ:
- C'est dans la botte qu'il faut le boire le coup de l'étrier, leur dit-il.
Et, saisissant la botte qu'il portait et qui était énorme, selon l'usage du temps, il l'emplit de vin et la vida d'un seul trait; les magistrats bâlois l'imitèrent, puis ils se séparèrent bons amis.
Le vieux garde ne manque pas non plus de boire le schlastrunk, ou coup du soir, qui procure le sommeil et des rêves agréables à ceux qui le prennent. Enfin, il se garde bien d'oublier le coup qui se boit après avoir dit les grâces et auquel un pape attache une indulgence. Ce pape, profond philosophe et grand connaisseur du cœur humain, s'était aperçu que les Allemands oubliaient toujours de dire leurs grâces. Il accorda une indulgence à ceux qui boiraient un coup après les avoir dites, et depuis aucun ne les oublia.
Le vieux garde est dans ces bons principes, car, sur le point de la bouteille, l'Alsacien est frère de l'Allemand. Un jour qu'il était allé à Mayence, il a entendu l'évêque faire le sermon suivant, dont Goethe, qui aimait tant le vin de Hongrie, nous a conservé le texte: 
"Que celui qui, au troisième ou au quatrième pot, sent sa raison se troubler au point de ne plus reconnaître sa femme, ses enfants, ses amis et de les maltraiter, s'en tienne à ces deux pots s'il ne veut offenser Dieu et se faire mépriser par son prochain; mais que celui qui, après en avoir bu quatre, cinq ou six, reste en état de faire son travail et de se conformer au commandement de ses supérieurs ecclésiastiques et séculiers et de secourir son prochain en cas de besoin, que celui-là absorbe humblement et avec reconnaissance la part que Dieu lui a permis de prendre. Qu'il se garde bien cependant de passer la limite des six mesures car il est rare que la bonté infinie du Seigneur accorde à un de ses enfants la faveur qu'il a bien voulu me faire à moi, son serviteur indigne. Je bois huit pots de vin par jour, et personne de vous ne peut dire qu'il m'ait jamais vu livré à une injuste colère, injurier mes parents ou mes connaissances ou même négliger un seul de mes devoirs. Que chacun de vous, mes frères, se fortifie donc le corps et se réjouisse l'esprit avec la quantité de vin que la bonté divine a bien voulu lui permettre d'absorber."
Notre garde avait trouvé ces principes fort à son goût. Cependant il avait bien failli ne pouvoir plus les appliquer. Un jour que, selon l'expression de l'évêque de Mayence, lui et sa femme avait dépassé la limite imposée par Dieu à leurs forces, ils firent le vœu de boire que lorsqu'ils feraient une vente. Quinze jours durant, la femme alla au marché sans pouvoir vendre un seul des objets qu'elle y portait. Enfin, lassée de l'abstinence qu'elle était forcée de garder:
- Vends-moi ton âne! fit-elle à son mari.
- Je te le vends! répliqua celui-ci.
Et nos deux époux de boire en toute sécurité de conscience et de renouveler tous les jours ce marché, qui leur permettait de satisfaire leur passion sans manquer à leur vœu.
Le vieux garde fait en outre partie de la Confrérie de la Corne. Il a rempli les conditions exigées pour y être admis et qui consistent à vider d'un seul trait une coupe pleine de vieux vin du Rhin et de la contenance de deux litres. Un jour, un étranger, arrivant du fond de la Franconie, la vida deux fois de suite; il fut proclamé président à l'unanimité. Pourtant la femme du garde n'aime plus autant les exploits bachiques, c'est depuis que son mari fait partie de la confrérie de la Corne, dont les membres se réunissent entre eux, proclament bien haut "que les femmes sont presque toujours ou ridicules ou impertinentes, ou travaillant à leur lessive, et qu'en buvant entre eux les hommes passent le temps bien plus agréablement qu'avec ces belles créatures quelquefois fort importunes." On sent là l'influence allemande, si éloignée de la galanterie française.
Voilà ce qui explique l'attitude différente des trois personnages de cette scène. L'enfant, qui montre ses dents blanches, est gâté comme tous les enfants de son âge; il y a, à la fois, dans son regard de la terreur pour un breuvage inconnu et qui lui rappelle une médecine récemment avalée et cette espièglerie de l'enfant qui aime à résister et à se faire prier. La figure du garde exprime l'étonnement de voir refuser ce qui lui paraît un nectar à nul autre pareil. Enfin, la femme du garde, qui joint les mains d'une façon si piteuse, pense à part elle que l'enfant apprendra bien assez tôt à aimer le vin; elle oublie qu'elle aussi l'a bu avec plaisir, qu'elle le déteste seulement depuis le jour où la confrérie de la Corne lui a pris son mari; elle ne se doute pas qu'elle est la preuve vivante de cette maxime  de La Rochefoucauld: "L'esprit est souvent la dupe du cœur."

                                                                                                                             Ad. D.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.