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mardi 30 juin 2015

La légende des Gobelins.

La légende des Gobelins.


Lorsque je visitai pour la première fois les Gobelins, j'eus la bonne fortune d'avoir pour cicérone un artiste distingué de cette manufacture.
- Avant d'entrer dans les ateliers, lui dis-je, édifiez moi, je vous prie, sur la valeur de deux ou trois traditions qui forment, pour ainsi dire, la légende de votre établissement.
- Volontiers, cher monsieur; on a dû vous parler des eaux de la Bièvre?
- Je le crois bien!  eaux merveilleuses qui ont la vertu de donner aux couleurs...
- Comment! vous aussi, vous avez foi en la Bièvre?
Un peu embarrassé pour répondre et ne voulant point faire preuve d'une ignorante crédulité:
- Je vous écoute, répondis-je.
- Eh bien! sachez donc que la Bièvre n'a aucune vertu. Au contraire, elle a un grand défaut: elle est sale! mais, soit dit comme circonstance atténuante, ce n'est pas sa faute: primitivement  elle était propre, et, si ses eaux ne sont plus transparentes, ne vous en prenez qu'à cette multitude d'établissements industriels, tels que lavoirs, tanneries, buanderies, etc. situés en amont des Gobelins, et qui déposent dans son cours des résidus aussi puants qu'ils sont peu limpides. Les eaux de la Bièvre sont dédaignées à tel point que notre administration leur fait l'affront d'employer, à grand frais, pour les besoin du service, de l'eau de Seine filtrée.
- La Bièvre, dis-je, a donc une réputation usurpée?
- On ne peut plus usurpée, et, à cette occasion, que je vous raconte une petite anecdote:
Un teinturier belge, fidèle à ce génie de contrefaçon qui caractérise sa patrie, s'adresse un jour à un riverain du ruisseau, pour être édifié sur le mérite incomparable, selon lui, de ses eaux bourbeuses. Il entrevoit déjà des Gobelins sur l'Escaut.
A la demande du teinturier, le riverain interpellé, un petit Parisien pur-sang, flaire un homme à mystifier, et il s'empresse de lui vanter les qualités très-multiples du cours d'eau qui est sous leurs yeux.
Cette énumération faite, le teinturier se mit à réfléchir, et, après réflexion, il médita... in pensiere profondo, comme disent les Italiens, ce qui est le nec plus ultra d'une abstraction intellectuelle.
Tout à coup, d'un aire grave:
- Où, dit-il, pourrai-je trouver un tonnelier.
- A deux pas d'ici, répond le facétieux riverain.
Et de la main, il lui indique une ruelle, et au coin de cette ruelle, une porte sur les deux côtés de laquelle s'alignaient des tonneaux.
- Bien! s'écria le teinturier en s'éloignant à pas précipités, et avec cet air que devait sans doute avoir Colomb en découvrant enfin son nouveau monde!
Un quart d'heure après, le Belge revenait triomphant, suivi d'un tonnelier traînant une charrette à bras dans laquelle un tonneau était amarré.
Arrivé sur le bord du ruisseau, et sur l'ordre du teinturier, le tonneau fut rempli avec conscience, cacheté avec soin, et expédié illico, au chemin de fer du Nord.
Quelques jours après, le Belge  quittait Paris pour aller, en pleine Batavie, analyser ce que pouvait contenir d'éléments divers les détritus de nos tanneurs et de nos blanchisseuses!
Tout en causant ainsi, nous venions de pénétrer, l'artiste tapissier et moi, dans les jardins qui dépendent de la manufacture.
- Veuillez accepter cette prune, me dit bientôt mon cicérone; voici le plus remarquable de mes pruniers!
- Comment! vous êtes ici propriétaire? répondis-je avec étonnement.
- Non, je suis usufruitier, car l'administration nous donne, non-seulement un logis, mais encore un terrain. Tout artiste a droit à son domicile, ou bien, faute de place dans l'établissement, à une indemnité locative. Comment trouvez-vous mon jardin?
- Magnifique! vingt pas ne suffiraient pas pour le traverser!
- Il me serait agréable, reprit l'artiste, que vous fissiez aussi l'éloge des jardiniers. 
- En effet, répondis-je après examen, la plupart de ces petits carrés paraissent être cultivés avec soin, le vôtre surtout, l'est superlativement;
- Hélas! il n'a pas toujours été tel! Certains jours, on l'a vu couvert de ronces.
- Et à quel propos?
- Ah! c'est toute une histoire, êtes-vous d'humeur à l'écouter?
- Je suis toute oreilles! m'écriai-je vivement. Je vous écoute donc.
Après avoir allumé une cigarette et m'en avoir offert une autre, l'artiste s'exprima ainsi:
- Vous savez que, par suite d'une erreur naît on ne sait comment, on a cru longtemps, et beaucoup de gens le croient encore, que certains individus attachés à l'administration n'étaient autres que des condamnés à mort dont la peine avait été commuée en celle des Gobelins à perpétuité! Les condamnés de cette catégorie étaient nourris, disait-on, avec des aliments irritants et abreuvé d'autant de vin que leur gosier pouvait en avaler, le tout pour procurer, à l'atelier des écarlates, la plus grande quantité d'un certain liquide... Vous comprenez?
- Très-bien.
- Avec un pareil régime, le condamné à mort passait bientôt, naturellement, de vie à trépas. La justice humaine n'y perdait rien et l'art y gagnait un splendide rouge!
- Il me semble que vous allez un peu loin, dis-je en interrompant le narrateur; mais si j'ai bien voulu, en échange de votre hospitalité, tenir pour authentique votre histoire de teinturier belge, je crois devoir à l'amour de la vérité de douter qu'on ait jamais pu croire d'aussi ridicules sornettes.
- Jamais! dites-vous? mais on le croit encore, et notre administration possède même dans ses archives les minutes des lettres qui lui ont été adressées à cette occasion. Nous n'avons qu'à ouvrir la notice si complète publiée par M. Lacordaire.
En sortant une brochure de sa poche de côté, l'artiste me la tendit en indiquant une page:
- Lisez, me dit-il.
A la page indiquée, je lus, en effet, ce qui suit:
"Jamais, dans l'établissement, on n'a nourri d'hommes d'une façon particulière, afin d'obtenir des eaux propres à la teinture de l'écarlate. L'administration des Gobelins a quelquefois reçu, à ce sujet, de singulières communications. La lettre suivante existe encore dans les archives de l'ancienne intendance:"

"Je suis las de la vie, et je suis disposé, pour en finir avec elle, à me soumettre au régime imposé aux teinturiers des Gobelins. Pour vous donner une idée des services que je suis en état de rendre, je dois vous dire que je puis boire, par jour, vingt bouteilles de vin sans perdre la raison. Si vous voulez me prendre à l'essai, vous jugerez tout à votre aise de mes capacités."

- C'est incroyable! m'écriai-je.
- Cela est cependant, reprit l'artiste, et je vais vous faire connaître le pendant de la sublime lettre que vous venez de lire.
C'est une missive écrite à M. le baron des Rotours, de la prison de Melun, le 17 novembre 1823.
" Voici textuellement son contenu:

"Monsieur le Directeur, j'ai entendu dire plusieurs fois que l'on admettait, dans la maison dont vous avez la direction, des personnes condamnées à des peines graves, afin qu'étant nourries avec des aliments irritants, elle procurent sûrement l'... , liquide propre pour les écarlates que l'on y fabrique.
Me trouvant malheureusement condamné à la peine capitale, je désirerais terminer ma carrière dans votre maison: veuillez donc, monsieur, avoir la bonté de m'instruire si'il est vrai qu'on y admette ces sortes de condamnés, et quelle serait la marche à suivre pour y entrer.
J'ai l'honneur, etc.
                             
                                                                                                            Signé: Peyrot.
                                                                                                      A la maison de justice."

- C'est de plus en plus fort, dis-je, confondu d'étonnement.
- Attendez, voilà le bouquet. Mme la comtesse du Cayla (sous le règne de S. M. Louis XVIII), nous faisant l'insigne honneur de visiter l'établissement, s'apitoya en termes très-compatissants sur le sort des condamnés à mort!
- Je me rends, dis-je, mais je ne saisis pas encore le rapport entre les fabuleux fabricants d'écarlate et ce jardin jadis couvert de ronces.
- Vous avez raison, ma parenthèse a été trop longue. Or, certain jour d'entrée, aux premières heures de la Restauration, un Anglais vint visiter les Gobelins; mais il les visite, ainsi que bon nombre de ses compatriotes, uniquement pour pouvoir dire, de retour dans ses pénates: "Je les ai vu".



Cet Anglais était un horticulteur passionné, et un passage du livret venait d'attirer son attention.
- Ah! ah! s'écria-t-il, ces pauvres teinturiers ont des jardins! C'est bien! c'est très-bien! je sais gré au gouvernement français de cette philanthropique mesure.
Tout en débitant ce soliloque, l'insulaire se trouva dans la grande cour, et là, juste en ce moment, se trouvait un artiste malade depuis plusieurs mois, et, par suite, d'un aspect peu réjouissant.
- Poor devil (pauvre diable), se dit l'Anglais; sa tristesse se comprend! Les beaux-arts, l'horticulture elle-même ne saurait remplacer la liberté!
Et prenant un ton de commisération:
- Jardins! jardins!, s'écria-t-il.
L'artiste comprend, et aussitôt il s'empresse de conduire le visiteur dans la grande allée qui divise les quatre-vingt et quelques carrés formant l'ensemble de notre parterre.
Un simple coup d’œil suffit à l'insulaire pour apprécier les soins, pour ainsi dire, amoureux, dont ces carrés étaient l'objet. Une larme vint mouiller sa paupière!
- Ceci ne m'étonne point, dit-il, quand l'homme n'a plus de refuge dans la société, les jardins seuls peuvent le consoler!
Et où est le vôtre? demanda-t-il à l'artiste avec le plus touchant intérêt.
- Le voici, répondit le malade en désignant le sien, lequel, par suite de son long malaise, n'avait pu être soigné, et offrait une très-piteuse apparence.
- Celui-ci n'a pu se résigner, se dit l'Anglais en soupirant.
Et il écrivit sur son calepin, cette mémorable réflexion:
"L'horticulture elle-même ne peut remplacer la liberté!"
- Voudriez-vous, après cela, compter sur vos doigts le nombre de ceux qui croient encore que nous ne sommes qu'une collection particulière de condamnés à mort, de Papavoine, de Lacenaire, etc., dont la peine capitale a été commuée à celle des Gobelins à perpétuité.
- Non certes, et me voici édifié sur vos légendes.

                                                                                                                             L. B.

La Mosaïque, revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.