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vendredi 1 août 2014

La fiole du pauvre Michel.

La fiole du pauvre Michel.

Michel était un véritable halluciné, exerçant le métier de menuisier dans la ville de Moulins. Vers la fin du seizième siècle, il fut brûlé par arrêt de la cour du Parlement, en 1613. On l'exécuta en place de Grève.
Les témoins ne manquèrent pas pour soutenir que, depuis l'année 1605, il exerçait le métier, parfois peu lucratif alors, de magicien. Michel était un sorcier ayant le goût des voyages; il avait parcouru successivement l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie. Ce fut dans ce pays qu'il eut le malheur de rencontrer le diable Bouel qu'on avait mis en bouteille, et qu'un confrère plein de malice, habitant Venise, lui vendit pour la modique somme de dix écus.
La fiole, en apparence, ne contenant qu'un peu d'eau blanche; mais Bouel n'y était pas moins fort à son aise, et ce bain ne l'empêchait nullement d'être familier et causeur. Mais voyez l'étrange caprice de ce démon: il affirma aux juges "qu'il estoit aérien, pure vapeur de l'Orient, et il demeurait invisible dans l'eau!"
Il y avait des formules indispensables pour l'interroger. C'était avant de s'endormir que notre pauvre fou les prononçait, et alors, dit la pièce judiciaire que nous consultons, "en sommeillant lui estoit révélé ce qu'il vouloit savoir." Ce déplorable manège qui ne dura pas moins de onze ans, et qui se renouvelait surtout le 14 septembre de chaque automne, conduisit Michel au bûcher, sans que personne eût pitié de sa triste aberration.
De nos jours, (nous ne ferons pas à notre siècle l'injure de l'en féliciter), on est plus sévère à l'endroit des démons ravis au monde aérien et tout aussitôt plongés dans un flacon que clôt hermétiquement un bouchon de cristal usé à l'émeri. L'auteur d'un gros livre sur les farfadets vaincus et prisonniers possédait une collection de ce genre qui ne fut fatale qu'à son bon sens. M. Berbiguier de la Tour du Thym est mort de vieillesse dans son lit, et à l'heure du trépas il contemplait des milliers de fioles où des démons s'étaient laissés prendre à la main, comme on prend les mouches. C'était sa gloire. Nul ne savait plus dextrement que lui fourrer ces diables invisibles dans de petites bouteilles.

Magasin pittoresque, 1866.

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